« Dans le Christ Jésus, ce n'est pas la circoncision qui sert à quelque chose, ni l'incirconcision, mais la nouvelle créature. » Cette parole de S. Paul nous met en présence de ce qui fut un très grave problème pour les premières générations chrétiennes, à savoir s’il était nécessaire de rentrer dans « le peuple élu », à savoir Israël, et d’en observer les pratiques. En effet, Dieu avait solennellement promis à Israël qu’il serait « son peuple », et nous savons que les promesses de Dieu sont définitives. Or, si les tout premiers chrétiens, à commencer par les Apôtres, étaient tous Juifs, très vite d’autres ont rejoint leurs rangs. En particulier, Paul, que le Christ avait appelé à être « l’apôtre des nations » (Gal 2,8) – lui, un ancien pharisien zélé à outrance au point qu’il avait persécuté les chrétiens et approuvé la lapidation de S. Étienne (Act 7,60) –, défendit avec bec et ongles le droit des païens d’entrer dans l’Église sans passer par le judaïsme et sans être tenus d’observer la Loi de Moïse, et c’est là en bonne partie le thème de l’épître aux Galates, dont nous avons entendu la conclusion. Les autres Apôtres, même les plus conservateurs comme Jacques, l’ont admis sans détour (Act 15), grâce notamment à la vision qu’eut S. Pierre et qui est bien décrite au chapitre 10 des Actes des Apôtres. Nous entendons aussi régulièrement le verset de 1 Tim 2,4 rappelant que Dieu « veut que tous les hommes soient sauvés, et qu'ils parviennent à la connaissance de la vérité ». Ce principe a d'ailleurs justifié l’intense activité missionnaire de l’Église au cours des siècles, contrairement aux Juifs, par exemple, dont la nombreuse diaspora n’a jamais fait campagne pour faire entrer dans leur peuple les gens qui les entouraient.
Ne nous imaginons pas que tout ait été facile. Non seulement la question était capitale pour eux – cela tenait à l'essence même de la foi, et donc à leur raison de vivre ! – mais il y eut aussi, comme souvent, un groupe de chrétiens, les « faux docteurs », « des gens qui vous troublent, et qui veulent renverser l'Évangile de Christ » (Gal 1,7), qui cherchaient à persuader les chrétiens de Galatie nouvellement convertis à pratiquer la religion de la manière qu’eux-mêmes expliquaient. Aujourd’hui, on parlerait sans doute de « gourous », et nous savons qu’ils ne sont pas rares dans nos sociétés qui ont malheureusement trop souvent perdu leurs repères. Et je crains que pareille tentation n'existe encore aujourd'hui, même parmi les chrétiens engagés, voire peut-être justement parmi ceux qui prennent le plus au sérieux leur vie chrétienne. Il suffit de voir le spectacle désolant de certains groupes chrétiens qui se braquent sur des détails et critiquent sans beaucoup de discernement les Autorités de l’Église – de leur Église, car cela ne se limite certes pas aux milieux catholiques –, en les accusant sans preuve d’avoir des intentions cachées, et de vouloir nous mener ailleurs que là où le Christ nous attend. Bien des mises en garde existent à ce propos aussi bien chez S. Paul (Act 20,29-31 ; Rom 16, 17s ; Col 2,8 ; 1 Tim 4,1s et 6,3-5 ; 2 Tim 4,3s ; Tite 1,9-11) que dans les épîtres catholiques (2 Pi 2,1-3 ; Jude 1,3s ; 1 Jn 4,1-6 ; 2 Jn 1,7-11).
Jésus nous avait déjà avertis : « Gardez-vous des faux prophètes. Ils viennent à vous en vêtement de brebis, mais au dedans ce sont des loups ravisseurs. Vous les reconnaîtrez à leurs fruits » (Mt 7,15s). Et c’est justement la question à poser à ce propos : quel est le fruit de toutes ces disputes ? Dans l’épître aux Galates, S. Paul les met en contraste avec les « fruits de l’Esprit », qui sont « la charité, la joie, la paix, la patience, la bénignité, la bonté, la longanimité, la douceur, la foi, la modestie, la continence, la chasteté » ; Paul conclut : « Ne devenons pas avides d'une vaine gloire, nous provoquant les uns les autres, et nous portant mutuellement envie » (Gal 5,19-26).
Ce sont des paroles à méditer, car cela concerne aussi notre vie de tous les jours, et pas seulement en matière religieuse, loin de là ! S’il est certes légitime de relever ce qui ne nous paraît pas juste, il y a la manière de le faire ! Le révélateur de l’authenticité d’une critique, c’est de savoir si l’on cherche l’unité ou la division. Et c’est ce qu'ont fait les Apôtres : S. Paul et S. Pierre avaient eu une vision envoyée par Dieu, grâce à laquelle ils ont compris quelle était Sa volonté. Mais S. Jacques, le « chef des conservateurs », lui, n’a pas eu de vision ; néanmoins, il a fait confiance à ses confrères et a accepté de bon coeur le message ainsi reçu de Dieu. Bien souvent, à l’origine de disputes et de schismes, il y a ce refus de se faire confiance mutuellement... Et comment y arriver ? Rappelons-nous les paroles de la 1e épître de Jean : « Celui qui connaît Dieu nous écoute; celui qui n'est pas de Dieu ne nous écoute pas. C'est par là que nous reconnaissons l'esprit de vérité et l'esprit de l'erreur. Bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, car l'amour est de Dieu; et tout homme qui aime est né de Dieu et connaît Dieu » (1 Jn 4,6s).
Je pense que nous, les êtres humains, pouvons en avoir une expérience directe par notre vie familiale : lorsque des parents remarquent les défauts de leurs enfants, le font-ils comme à des étrangers, à des gens que l’on préférerait ne pas voir et n’avoir point près de soi, ou comme à leurs enfants qu’ils aiment et auxquels ils souhaitent tout le bien possible ? De même, lorsque nous remarquons quelque chose qui ne nous paraît pas juste, le relevons-nous avec charité, respect et modestie, en ayant aussi conscience du fait que nous ne savons pas tout, ou au contraire en épinglant ce qui nous apparaît comme un défaut afin de jeter l’opprobre sur autrui ? Non seulement il ne s’agit pas de rechercher « une vaine gloire » (cf. Gal 5,26) en voulant nous montrer supérieurs aux autres, mais bien plus encore avons-nous d’abord fait l’effort de chercher à comprendre exactement ce que visent les autres et pourquoi ils agissent ainsi ?
Nous rappelions récemment, à propos de la fête des Pères du VIIe concile oecuménique, que malheureusement beaucoup de conciles furent l’occasion de schismes, amenant de nouvelles divisions entre chrétiens, alors que Jésus a clairement prié pour « que tous soient un » (Jn 17,21). Et nous savons que des études sérieuses et approfondies ont montré qu’une bonne partie de ces disputes tenait simplement à des différences d’expression et de compréhension, différences qu’il aurait été parfaitement possible de surmonter dès cette époque si l’on avait pris le parti de se parler en toute charité, en présupposant que l’autre est aussi honnête et aussi concerné que moi par la vérité de la foi, et qu’il y a peut-être plusieurs manières correctes de comprendre les mêmes paroles de Jésus, comme l’ont fait les Apôtres en leur temps. Hélas, on ne l’a pas fait alors, et les lignes de séparation se sont durcies avec le temps. À présent, nous nous trouvons divisés, et surmonter ces barrières qu’a élevées l’orgueil humain est devenu une tâche presque impossible.
Ce qui vaut au niveau des relations entre chrétiens vaut aussi dans nos relations quotidiennes : combien de disputes et, parfois, de « ruptures définitives », même à l’intérieur des familles, ne sont-elles pas dues à un manque d’amour ? En fin de compte, ce manque d’amour n’est-il pas un manque d’attention à Dieu ? « Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et Son amour est parfait en nous » (1 Jn 4,12). Or c’est bien là ce que, au fond du fond, Jésus est venu nous dire : « Que celui qui aime Dieu aime aussi son frère » (1 Jn 4,21). Dans l’épître de ce jour, S. Paul disait : « Dans le Christ Jésus, ce n'est pas la circoncision qui sert à quelque chose, ni l'incirconcision, mais la nouvelle créature ». La nouvelle créature, c’est celle qui se laisse habiter par Dieu : « Dieu est amour, et celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu, et Dieu en lui » (1 Jn 4,16). Entende qui a des oreilles pour entendre (Mt 11,15 etc.) !

