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Dimanche des Saints Pères du VIIe concile

Ce dimanche, nous faisons mémoire des Pères du VIIe concile oecuménique, qui s’est tenu à Nicée en 787 (« Nicée II »). Ce concile a rétabli la légitimité de la vénération des icônes, après la crise iconoclaste qui avait entraîné la disparition des icônes et interdit la représentation d’images sculptées dans les églises, en invoquant l’interdiction prononcée par l’Ancien Testament (Ex. 20,4 : « Tu ne feras pas d’image sculptée »), et par crainte de l’idolâtrie. Ce n’est pas sur ce point que je voudrais m’attarder aujourd’hui – on peut y revenir le 1er dimanche de carême, dont c’est le thème – mais sur les circonstances qui ont entouré le concile. Car, comme d’autres conciles, il a mêlé des questions politiques aux disputes théologiques, et la religion a fini par servir d’otage à une guerre civile, comme si Jésus était venu sur terre pour semer la guerre ! Certes, Il a bien dit : « Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive » (Mt 10,34), mais il s’agit là d’une image : le glaive de Jésus, c’est de combattre le mal par le bien et l’arme du chrétien, c’est de prendre sa croix et de suivre Jésus (Mt 10,38), autrement dit d’aimer ses ennemis et de faire du bien à ceux qui nous haïssent, de prier pour ceux qui nous persécutent et nous calomnient, afin d’être les enfants de notre Père qui est dans les cieux, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants (Mt 5,44s).

Malheureusement, nous constatons que la religion a été et est encore si souvent prise comme un prétexte pour justifier la guerre et la violence, ouvertement ou sous couvert de « neutralité », car même le « combat pour la laïcité » finit par devenir une forme de guerre religieuse ! Ce qui ne nous dispense pas, d’ailleurs, de balayer devant notre propre porte et de nous demander pourquoi plusieurs conciles, sinon tous, ont fini par provoquer un schisme dans l’Église.

Pourquoi donc les disputes sur un thème religieux, qu’il concerne le dogme ou la morale, tournent-elles souvent si mal ? Certes, le sujet est fondamental : ce que je crois est pour moi une lampe sur ma route, une lumière pour mes pas, comme le dit le Ps.118,105 (hb. 119), et met donc en jeu l’orientation de ma vie. Il vaut donc la peine que j’y réfléchisse sérieusement. Et il n’est pas non plus anormal que, si je suis convaincu de la justesse de mes positions, j’essaie d’éclairer autrui sur ce point, surtout si cela implique l’ensemble de l’Église dont je fais partie, et qui pour moi est la communauté des croyants dont j’ai besoin pour me sauver. Car le Christ n’est pas venu pour moi seul, Il veut sauver l’ensemble de l’humanité, et c’est à son Église qu’Il a confié cette mission.

Toutefois, nous ne devons jamais perdre de vue que nous ne sommes que poussière et cendre, comme l’a dit Abraham devant le Seigneur (Gen 18,27), et que notre capacité de comprendre est toujours limitée. N’oublions pas que les apôtres ont mis pas mal de temps à comprendre ce que Jésus voulait leur dire, et que même après la Pentecôte, ils leur est arrivé de se disputer (Ac 15), et même de n’avoir pas toujours le courage d’assumer la position la plus juste (Gal 2,11ss). Car nous restons des êtres humains. Dès lors, les disputes entre chrétiens ne sont-elles pas le signe que nous n’avons toujours pas assimilé la parole de Jésus : Heureux les pacifiques, car ils seront appelés fils de Dieu (Mt 5,9) ? Ne peut-on pas arriver à se parler en commençant par se faire mutuellement confiance, en admettant que l’autre cherche avec autant d’ardeur que moi à comprendre en vérité ce que Dieu nous demande, et à le mettre en pratique, à nous écouter en cherchant vraiment à entrer dans le raisonnement de l’autre, en toute sincérité, en présupposant que lui aussi est honnête ? Et si, après une honnête discussion, nous en restons à des points de vue divergents, n’est-il pas possible de rester en paix et de vivre côte à côte en gardant chacun nos convictions ?

En fait, c’est un peu la situation que nous vivons aujourd’hui au niveau des relations oecuméniques entre chrétiens : nous nous respectons mutuellement, sans pouvoir encore communier au même calice à cause de divergences théologiques. Sur ce point, le P. Mattâ l-Maskine a suggéré une solution géniale, qu’il ne serait pas mal de méditer : partant du verset 2,14 de l’épître aux Éphésiens « C’est lui qui des deux peuples n’en a fait qu’un, détruisant la barrière qui les séparait », et constatant ce qu’il appelle à juste titre « l’impasse de la division » (car « Si nous commençons par les définitions, il nous semblera de ce point de vue que nous avons toujours indubitablement raison, tandis que les autres sont indubitablement dans l’erreur »), il continue en remarquant que « La logique humaine voudrait d’abord détruire les barrières pour accomplir l’unité, tandis que la logique de Dieu, exprimée au second chapitre de l’épître aux Éphésiens que l’on vient de citer, exige que l’unité s’accomplisse d’abord afin que tombent les barrières ». Que faire alors ? Eh bien, sa proposition est hardie, mais après tout elle découle d’une compréhension profonde du message du Christ : « Il ne nous est pas demandé maintenant d'établir l'unité du dogme ou l'expression commune de tous les articles de la foi, mais il nous est demandé de nous accueillir les uns les autres (Cf. Rm 15,7), dans un amour sincère du fond du cœur, en considérant que la conviction de l'autre est vraie pour lui, et qu'il a une foi sincère, vraie pour lui. C'est cela qui donnera au Christ, présent au milieu de nous, l'occasion de mettre en œuvre le pouvoir de sa présence. La réconciliation des Églises et leur accord dans des pourparlers sur la foi en vue de parvenir à l'unité du dogme est une entreprise qui dépasse nos capacités humaines. Mais il n'est pas possible que tous soient assemblés dans la présence du Christ, sans que le Christ n'unifie la foi et le dogme par sa présence. Car ce qu'a détérioré l'homme ne peut être réparé par l'homme, mais il appartient à la nature du Christ, c'est son œuvre spécifique, de réconcilier les contraires et de faire des deux une unité ». Cela revient, en fait, à s’en remettre totalement à Dieu, en acceptant non pas de renoncer à nos convictions, mais au contraire à vivre notre foi dans la parole du Christ jusqu’au point de renoncer totalement à vouloir prouver que nous avons raison, en faisant confiance au Christ qui nous guidera. Il s’agit à coup sûr de continuer à vivre pleinement selon nos convictions et d’en respecter toutes les exigences pour nous-même, sans vouloir les imposer aux autres. Et cela non pas parce que nous penserions que ces exigences sont relatives, mais parce que nous faisons confiance à l’honnêteté de nos frères et soeurs qui, eux aussi, vivent pleinement selon leurs convictions. Et d’avoir confiance que le Christ – et Lui seul – a le pouvoir de détruire les barrières qui nous séparent et de nous réunir dans une même foi, le jour où il Lui plaira de le faire, ou plutôt le jour où chacun aura suffisamment « fait le vide » de son « ego » personnel pour que Dieu soit libre d’agir. Exprimé autrement, cela signifie « le jour où chacun aura pris sa croix pour suivre Jésus » ! Je ne puis guère développer davantage cette argumentation ici, qui est plus complexe que ce que je ne viens de résumer, mais je ne puis que conseiller à qui s’y intéresse de lire et de méditer cet article. Et aussi, sans doute, de ne pas perdre de vue que ce qui vaut pour les relations entre les Églises devrait aussi valoir à  l’intérieur de chacune d’elles, ce qui n’est pas toujours le cas de nos jours, où l’on constate parfois de grandes tensions entre fidèles. Ne serait-ce pas que nous oublions trop souvent qu’être chrétien, c’est suivre Jésus, et donc… prendre chacun sa croix ? Mais aussi savoir que, si la croix mène à la Passion, le Christ peut, Lui, nous mener à la Résurrection !

 

Cf. P. Wadid, La vision du Père Matta el Maskîne sur l'unité chrétienne. Essai de synthèse, dans Irénikon, 96 (2023), p. 71-80.