« Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, de même il faut que le Fils de
l'homme soit élevé, afin que quiconque croit en Lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie
éternelle » (Jn 3,14s) Jésus nous rappelle un épisode quelque peu étrange du livre des
Nombres (21,1-9), quand les enfants d’Israël étaient attaqués par des serpents venimeux dans
le désert, et que Dieu dit à Moïse de faire un serpent de bronze et de le dresser sur une hampe
: quiconque serait mordu par un serpent et regarderait vers ce serpent d’airain serait protégé et
le venin ne lui ferait pas de mal. On pourrait se demander s’il ne s’agirait pas là d’une
résurgence de l’idolâtrie, au milieu du peuple condamné par Dieu pour avoir adoré le veau
d’or (Ex 32). Mais en fait, on peut très bien comprendre cette scène autrement. Le serpent
d’airain avait-il quelque pouvoir magique ? Je ne le crois pas du tout. Mais ce qui était
demandé au peuple d’Israël, c’était de le regarder avec foi, de mettre son espoir non pas dans
un objet quelconque fait de main d’homme, mais en Dieu seul, qui a promis de sauver et qui,
de fait, n’abandonne jamais son peuple — mais qui ne peut pas sauver quelqu’un qui ne se
tourne pas vers Lui ! Comme Jésus l’a dit en toutes lettres : « Tout est possible à celui qui
croit » (Mc 9,22). Se tourner vers le serpent d’airain, c’était mettre tout son espoir dans le
Seigneur (cf. Ps. 39,5 ; 129,5). Et c’est de cela que le Seigneur a besoin pour pouvoir nous
sauver.
Mais revenons à présent à la parole de Jésus « Comme Moïse a élevé le serpent dans le
désert, de même il faut que le Fils de l'homme soit élevé, afin que quiconque croit en Lui ne
périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle ». « Afin que quiconque croit en Lui ne périsse
point, mais qu'il ait la vie éternelle »... Comment Jésus nous a-t-Il sauvés ? Sa mort sur la
croix a été le suprême témoignage de l’amour de Dieu pour l’humanité. Non pas par cette
mort elle-même, mais par l’amour infini dont elle témoigne, car au moment même de sa mort,
Jésus a tout pardonné, absolument tout, non seulement la pire des injustices, celle qui consiste
à mettre à mort par la torture un innocent dont le seul « crime » était de dire la vérité (« Père,
pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » Lc 23,34), mais même toutes les autres
fautes, si graves fussent-elles, comme celles que le brigand avait commises à l’égard
d’inconnus. Car Jésus a promis à ce tueur professionnel qu’il serait le soir même dans le
paradis (Lc 23,43). Dans l’atmosphère plutôt « revancharde » de notre société d’aujourd’hui,
on pourrait poser la question de savoir ce que pensaient les familles des victimes de ce
brigand, et demander de quel droit Jésus pardonnait le mal fait à des innocents sans demander
l’avis de ceux qui en avaient souffert !
Eh bien, oui, Dieu a ce droit, et Jésus avait ce droit non seulement en tant qu’Il était
Dieu, mais aussi parce qu’Il est « l’agneau de Dieu qui porte les péchés du monde » (Jn 1,29).
Ces péchés, tous les péchés, tous nos péchés, Jésus les a pris sur Lui en acceptant de mourir
sans demander la moindre « compensation », si j’ose ainsi parler, sans rien demander parce
qu’Il aimait chaque créature – et parce que, de toute éternité, Dieu aime chaque créature et
qu’Il aime trop pour demander quoi que ce soit en compensation du mal qui Lui est fait. Cela
vaut bien sûr pour tout mal fait à Dieu, que ce soit en la personne de Jésus, Fils de Dieu fait
homme, ou à l’égard de Dieu Lui-même, par le blasphème, ou à l’égard de Dieu en s’en
prenant à l’une de ses créatures.
Mais si le pardon de Dieu s’arrêtait là, on pourrait encore se demander si, en fin de
compte, l’existence vaut la peine d’être vécue. C’est bien, Dieu pardonne à qui m’a fait du
mal, Il lui pardonne gratuitement, sans même me demander mon avis. Certes, je sais que cela
vaut aussi pour moi, qu’à moi aussi Dieu pardonnera toujours toutes mes fautes. Mais quelle
mesure y a-t-il, pourrait-on demander, entre le « petit mal », si j’ose ainsi parler, que je fais, et
le mal que me ferait, par exemple, celui qui aurait tué toute ma famille sans provocation, par
cupidité ou pour n’importe quelle autre mauvaise raison ? Vaut-il vraiment la peine de faire
de son mieux pour être honnête ?
Oui, la question peut être posée, mais justement la mission de Jésus ne s’arrête pas à la
croix ! Le pardon de Jésus nous montre une issue, possible, la seule issue possible : car en
quoi faire un mal au coupable pourrait-il « compenser » le mal qu’il a fait ? La vengeance
appelle la vengeance, et le mal ne peut susciter que le mal : cela fait une « boule de neige »
sans fin.
Mais Jésus nous a montré un autre chemin. D'abord, Il a pardonné, pardonné totalement,
du fond du coeur, parce qu'Il aimait tous les hommes, y compris ceux-là même qui Le
crucifiaient. Et Il est mort, mais Il est ressuscité le 3 e jour, ouvrant ainsi les portes de la vie
éternelle à toute créature qui croit en Lui, c'est-à-dire qui se confie totalement à Dieu ! Certes,
Jésus ressuscité n’est pas identique au Jésus qui a vécu un peu plus de trente ans sur terre : il
s’agit bien, indiscutablement, de la même personne, comme les apôtres ont pu le vérifier, mais
Il entre et sort toutes portes fermées, Il est en même temps à Jérusalem et en Galilée, Il
apparaît et disparaît sans que l’on en perçoive la cause. C’est la même personne, mais Il vit
autrement, Il est dans une autre vie… cette « autre vie », c'est celle que nous appelons « la vie
éternelle ». C’est cette « vie éternelle » qui nous est promise à nous aussi, qui avons foi en
Lui. Car, justement, « tout est possible à celui qui croit ». Si nous tournons notre regard avec
foi vers le Fils de l’homme qui a été élevé, nous pouvons nous aussi être guéris non pas de la
morsure des serpents du désert, mais de la morsure du péché qui règne dans notre monde, ce
péché dont la seule et unique véritable racine est le manque d’amour. Si nous cherchons à
comprendre ce que signifie la croix, nous arriverons petit à petit — avec l’aide de Dieu et les
prières de la Vierge Marie qui était au pied de la croix et qui, à l’image de son divin Fils, n’a
pas « demandé de comptes » à ceux qui crucifiaient Jésus, parce que Dieu l’avait initiée à cet
amour sans limite que Jésus nous a fait connaître — nous arriverons donc, nous aussi, à
découvrir « la largeur, la longueur, la profondeur et la hauteur et connaître l'amour du
Christ, qui surpasse toute connaissance, en sorte que nous soyons comblés jusqu'à recevoir
toute la plénitude de Dieu » (cf. Éph 3,18s). Nous pourrons alors, avec sa grâce, arriver à
comprendre comment il se fait que « Dieu a tant aimé le monde, qu'Il a donné son Fils
unique, afin que quiconque croit en Lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle » (Jn
3,16). Ce que la Croix nous révèle, à la lumière de toute la vie terrestre de Jésus et de sa
Résurrection, c’est que seul l’amour peut sauver le monde. Et Dieu est amour (1 Jn 4,8.16).

