Nous célébrons en ce jour la Nativité de la Vierge Marie. Nous savons tous que cette date
est, bien sûr, artificielle : dans l’Antiquité, on ne tenait guère compte de ce genre de données
(sauf peut-être dans les familles royales : cf. Gen 40,20; Mc 6,21), on sait que cette fête n’est
apparue que tardivement, et que les Coptes et les Éthiopiens la célèbrent au mois de mai. La
réflexion vaut tout autant pour les circonstances de sa naissance : si Marie a pu sans doute
transmettre à quelques apôtres les souvenirs qu’une mère garde de l’enfance de son enfant, ce
dont l’évangile préserve des traces, on voit mal les parents de Marie en avoir fait autant avec les
apôtres, qu’ils ne doivent guère avoir connues. D'ailleurs, ce n’est pas un hasard si les Écritures
sont aussi discrètes à propos non seulement de l’enfance de la Vierge Marie, mais même de sa vie
tout court.
Pourtant, la célébration d’aujourd’hui est loin d’être dépourvue de sens… En effet, de quoi
témoigne-t-elle ? La réponse va de soi : nous célébrons le souvenir de celle qui non seulement
avait donné naissance au Sauveur, mais qui a continué à vivre, en toute discrétion, avec la
communauté chrétienne primitive — comme nous le rapportent l’évangile de Jean (Jn 19,26s) et
les Actes des Apôtres (1,14) — et dont la personnalité a profondément marqué les coeurs. On
devine que, toute modeste et silencieuse qu’elle pouvait être, elle rayonnait d’un amour parfait. Il
n’est pas difficile de deviner que la Vierge Marie vivait cet amour parfait que Jésus est venu
apporter sur terre. Le portrait du disciple parfait de Jésus, de celui qui aime Dieu et (qui) aime
aussi son frère (1 Jn 4,21), convient parfaitement à la Vierge Marie, et c’est aussi pourquoi en
elle il n’y avait pas de crainte, car le parfait amour bannit la crainte (1 Jn 4,18); même au pied
de la Croix, elle était certes submergée de tristesse, mais il n'y a eu en elle aucun signe de haine
vis-à-vis de ceux qui commettaient une pareille injustice à l'égard de son Fils, ni aucun signe de
révolte vis-à-vis de ce Dieu qui semblait permettre une pareille horreur. Comment était-ce
possible ? Il n'y a, je pense, qu'une seule réponse possible : elle avait une parfaite confiance en
Dieu, à l'image de la confiance parfaite que Jésus avait à l'égard de son Père des cieux (cf. Mt
26,39 et par.; Jn 5,19).
Et c'est ainsi que Marie a fait briller la connaissance de la gloire de Dieu (2 Co 4,6), elle
fut une lumière éclairant tous ceux qui cherchent Dieu. Elle était la lampe que l'on met sur le
candélabre pour qu'elle éclaire tout homme, afin qu'ils glorifient le Père des cieux (cf. Mt 5,15s).
Or, l’expérience de la vie nous apprend quelle est l’importance extrême du rôle des parents
dans la vie d’un enfant. Si Marie a vécu à ce point l’union avec Dieu et est devenue une lumière
pour toutes les nations, il n’est pas difficile d’imaginer qu’elle y a été initiée dès sa plus petite
enfance, par des parents qui vivaient eux-mêmes leur vie terrestre en profonde union avec Dieu,
des parents pour qui la foi en Dieu, le culte et la pratique religieuse ne faisaient pas simplement
partie du décor culturel dans lequel ils étaient nés, mais pour qui Dieu était vivant dans leurs
coeurs, dans leur vie quotidienne et dans tout ce qu’ils faisaient. Et ils l’ont transmis à leur fille.
Alors peu importent les détails matériels dont la légende a entouré cette magnifique histoire :
l’essentiel de l’histoire, c’est que Marie a été préparée depuis sa plus jeune enfance à être
entièrement et totalement, jusqu’au plus profond de son coeur, la servante du Seigneur, prête à
accueillir et à vivre jusqu’au bout la parole du Seigneur qui lui était proposée par l’ange (Lc
1,38).
Et bien sûr cela nous rappelle que tous et chacun de nous, aussi bien les parents d’enfants
que tout autre chrétien ou chrétienne, avons un rôle important à jouer dans l’histoire du salut. Car
Dieu compte sur chacun de nous pour faire passer au monde son message d’amour. Selon la
parole de S. Paul, comment pourraient-ils croire en celui dont ils n’ont pas entendu parler ? et
comment pourraient-ils entendre s’il n’y a personne qui prêche ? et comment y aurait-ils des
prédicateurs, s’ils ne sont pas envoyés ? (Rom 10,14s). Nous sommes tous envoyés, nous tous
qui avons été baptisés en Christ (Gal 3,27). Les parents en étant un exemple pour leurs enfants et
petits-enfants, mais tous et chacun de nous pour tous ceux qui nous entourent. On le sait, la
prédication la plus efficace, c’est encore celle de l'exemple : si nous avons revêtu le Christ, notre
vie témoignera de Lui, de son amour infini pour toute créature, et de son appel invitant tout le
monde à vivre en enfant de Dieu. Dans la mesure de la grâce qui nous a été donnée, et à
l’exemple des parents de la Vierge Marie, prêchons d’exemple et aidons les frères et soeurs qui
nous entourent à connaître l'amour du Christ, qui surpasse toute connaissance, en sorte que tous
soient remplis de toute la plénitude de Dieu (Éph 3,19).
NB: Les "détails sur la naissance de Marie, avec le nom de ses parents, sont apparus avec le
Protévangile de Jacques, un document de la seconde moitié du II e siècle, donc grosso modo
un siècle et demi après Jésus. On peut comparer cette histoire à une parabole: de même que,
pour se faire comprendre, Jésus "habillait" son enseignement dans une parabole (le Bon
Samaritain, la brebis perdue...), la tradition chrétienne a "habillé" l'histoire de l'enfance de
la Vierge Marie (que les apôtres ont connue personnellement); ce qui compte, ce ne sont
pas les détails matériels, mais la leçon spirituelle qui s'en dégage. Ce qui s'est passé
matériellement, Dieu le sait...

