« Que dit l’Écriture? La parole est près de toi, dans ta bouche et dans ton coeur. » Ces mots de S. Paul nous suggèrent une chose, me semble-t-il, à savoir que la loi de Dieu est inscrite dans le coeur des hommes (cf. Rom 2,15). Et c’est une vérité profonde, à laquelle nous ne réfléchissons peut-être pas assez.
Nous sommes bien nombreux sur la terre, et depuis toujours l’humanité a eu besoin de règles pour gérer cette société. Souvent, la « règle », si j’ose dire, c’est la loi du plus fort, celui qui écrase les autres et les réduit en esclavage. Mais l’expérience apprend que l’on finit toujours par trouver un plus fort que soi, et que l’on paie alors chèrement les conséquences du mal que l’on a fait à d’autres. Alors, à tâtons, les êtres humains ont fini par se dire que, peut-être, il serait plus sûr d’arriver à s’entendre. En fait, nous savons aussi ce que cela veut dire : en pratique, chacun est prêt à se soumettre à la loi de la bonne entente aussi longtemps qu’il y trouve profit… et à chercher des faux-fuyants quand il peut tricher.
On cherche alors un principe supérieur, qui serve de garantie à tous. On évoque la présence d’un Être Supérieur, « dieu » comme on le nomme, qui voit tout et qui punit les tricheurs. Mais, en fait, ce dieu inventé par les hommes n’est que la projection de nos propres désirs, celui qui répond au besoin de protection ressenti par tous. Et, s’il n’est qu’une projection de ce que pensent les hommes, il en aura aussi les défauts, comme on le voit au fait que, instinctivement, l’être humain essaie de se le concilier par des dons, de l’« acheter » en quelque sorte. Et aussi au fait que l’on imagine ce dieu comme tout-puissant, et donc profitant de sa toute-puissance pour dominer le monde, comme le font les puissants de la terre. Ce dieu serait un « super-homme », si l’on veut…
Eh bien, le Dieu qui nous est révélé en Jésus-Christ est exactement l’inverse de cela. Au lieu d’écraser le monde par sa puissance, Il s’est fait l’un de nous, petit enfant né dans une famille pauvre d’un pays alors occupé par les Romains, Il a parcouru son pays en prêchant, mais sans jamais chercher aucun pouvoir politique et en veillant à ne tirer jamais aucun profit, ni matériel ni social, des foules qui le suivaient. Il s’est laissé arrêter alors qu’Il avait vu la trahison venir, Il ne s’est pas défendu devant Pilate et, au moment de mourir, Il a demandé à son Père céleste de pardonner à ceux qui le crucifiaient, « car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23,34). Et quand Il est ressuscité, Il n’est apparu qu’à ses disciples et à ceux qui étaient prêts à entendre son message dans son sens authentique, alors qu’Il aurait pu facilement, s’Il avait agi comme un homme ordinaire, drainer derrière lui des foules stupéfaites et « devenir roi », comme Il aurait déjà pu le faire après la multiplication des pains (Jn 6,15).
Mais en fait à quoi se résume son message ? Il l’a dit dans le discours après la Cène : « Aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. » (Jn 13,34). Ce précepte se monnaie de bien des façons, comme Jésus l’a montré au cours de sa vie, en pardonnant, en guérissant, en montrant une attention extrême à chaque personne, en lavantles pieds de ses disciples, en étant capable de lire dans le coeur des hommes tant Il les aimait. La 1e épître johannique nous donne même la clé de ce message, en disant que Dieu est amour (1 Jn 4,8.16) : vu que nous sommes faits à l’image et à la ressemblance de Dieu (Gen 1,26), cela nous ramène à la parole de S. Paul que je citais en commençant : la loi de Dieu est inscrite dans notre coeur. Jésus nous a révélé à nous-mêmes quelle est notre vérité la plus profonde, Il nous a dit qui nous sommes… Il nous dit comment être heureux, car on ne peut être heureux qu’en correspondant à ce que l’on est réellement. La vie n'est pas une comédie, et si l’on veut être heureux, il faut la prendre comme ce qu’elle est, dans toute sa vérité.
Mais voilà : si la vérité est simple, l’être humain cherche souvent à la fuir, et se laisse attirer par des mirages. Au lieu de se réjouir de ce qu’il reçoit, il a peur de perdre ce qu’il croit déjà posséder, et s’imagine qu’il pourra se procurer par des moyens humains ce qui le dépasse. C’est ce que nous voyons dans l’évangile de ce jour. Deux possédés dangereux, « si furieux que personne ne pouvait passer par ce chemin », sont guéris instantanément par Jésus. Dans la version parallèle de Mc et de Lc, il s’agit d’un seul possédé, et les habitants du lieu « vinrent auprès de Jésus, et ils virent le démoniaque, assis, vêtu, et dans son bon sens; et ils furent saisis de frayeur » (Mc 5,15 ; Lc 8,35). La seule chose que les gens retiennent, c’est la perte des porcs qui se sont précipités dans le lac, et ils ne voient pas l’être humain rendu à la vie. La peur que cet homme au pouvoir extraordinaire puisse s’attaquer à eux les domine et les pousse à l’éloigner au plus vite. Au lieu de voir le bien fait à un pauvre homme possédé depuis longtemps, ils craignent pour eux-mêmes. Si le possédé avait été un membre de leur famille, ils l’auraient sûrement remarqué. Mais c’est un étranger, quelqu’un qui ne leur « appartenait » pas, et donc il ne compte pas. Ils songent à eux-mêmes au lieu d’écouter la Loi qui est inscrite dans leur coeur. Pourtant, c’est cette Loi de Dieu, et elle seule, qui peut donner sens à leur vie. Et après cela, les hommes diront qu’ils cherchent le bonheur, alors qu’ils sont enfermés dans le souci du « moi »... Pour citer Jésus lui-même, rappelons-nous qu’Il a dit : « Car là où est ton trésor, là aussi sera ton coeur » (Mt 6,21 ; Lc 12,34).
Alors, à nous aussi se pose la question : où est notre trésor ? En Dieu ou sur cette terre ? Nos espoirs sont-ils tournés vers nous-mêmes, ou vers là où Dieu les a mis ? Ne cherchons-nous pas midi à quatorze heures en cherchant le bonheur à l’extérieur de nous-mêmes, alors qu'il est là où le Créateur l’a placé, au fond de notre coeur?
Prions Dieu de nous ouvrir le coeur et de nous aider à reconnaître cette Loi divine inscrite en nous depuis les origines du monde, de sorte que nous nous aimions réellement les uns les autres, afin que tous les êtres humains soient pour nous des frères et des soeurs, et que, tous ensemble, nous fassions venir le Règne de Dieu dès à présent, sur cette terre, pour ensuite y entrer tous dans la vie éternelle. Certes, à l’homme c'est impossible. Mais à Dieu tout est possible ! (Mt 19,26).

