« C’est par le prince des démons qu’Il chasse les démons. » La réaction des pharisiens aux miracles de Jésus peut nous choquer aujourd’hui, mais elle fait apparaître une vérité profonde, à savoir qu’il n’est pas possible de prouver par des moyens naturels une vérité « sur-naturelle ». La guérison des deux aveugles était un fait impossible à nier, mais Jésus lui-même n’a jamais voulu en faire une quelconque « preuve », puisqu’Il interdit sévèrement aux aveugles d’en parler, comme il le fera souvent. Et il est vrai que, de nos jours, certains appellent cela un « phénomène inexplicable dans l’état actuel de la science ». Peu importe : la science n’explique pas tout car, quand Jésus a guéri ces aveugles, ou fait d’autres miracles, ce fut toujours sans médicaments ni aucun moyen externe, mais seulement par la force « sur-naturelle » qui émanait de Lui ! Nier d’office qu’il puisse y avoir là une question, un problème dont nous n’avons pas la solution, ou faire comme les pharisiens qui attribuaient ce pouvoir à la sorcellerie, c’est pratiquer la politique de l’autruche, fermer les yeux pour ne pas voir le problème…
La solution ne serait-elle pas, tout simplement, que la réalité ne se limite pas à ce que nous pouvons voir, toucher et prouver ? Qu’il y a une réalité qui dépasse le simple niveau matériel, mais qui n’en est pas moins réelle pour autant ? Et n’est-ce pas cela que Jésus nous a révélé ? Les hommes peuvent, certes, imaginer un dieu, mais ce dieu-là ne sera jamais que la projection de nos fantasmes, il ne peut guère avoir qu’une existence virtuelle, sans effet sur la réalité.
Or le Dieu que Jésus nous a révélé est tout autre : c’est un « être de relation », qui a créé le monde par amour, et qui aime toutes ses créatures. Jésus nous en dit qu’Il « a tellement aimé le monde qu’Il a envoyé son Fils unique, afin que quiconque croit en lui … ait la vie éternelle » (Jn 3,16). Qu’est-ce à dire ?
N’est-ce pas en tout premier lieu que la réalité ne se limite pas à ce que nous en percevons ? Parler d’éternité, alors que nous sommes mortels, cela a-t-il un sens ? Mais, justement, les miracles de Jésus ne nous laissent-ils pas entrevoir que tout ne se limite pas à ce que nous pouvons voir, toucher et vérifier ? Et qu’il y a une autre réalité qui, sans nier celle dans laquelle nous nous trouvons, la dépasse infianiment ?
Mais, pour accéder à cette réalité, il faut commencer par faire confiance. C’est bien pourquoi, lors de tant de miracles, Jésus a commencé par demander la foi. Non pas pour se mettre en valeur, mais pour qu’un dialogue devienne possible. Car, pour qu’il y ait un vrai « dialogue », il faut d’abord la confiance ; sans confiance mutuelle, ce sont deux monologues juxtaposés ! Et c’est la même chose pour les miracles : si l’on refuse de faire confiance — d’« engager » sa confiance, n’ayons pas peur du mot — on en reste à la constatation d’un « phénomène inexplicable dans l’état actuel de la science », et tout s’arrête là.
Si, en revanche, on accepte de s’engager dans un dialogue, dans la confiance, alors les choses s’éclairent progressivement. Jésus nous a révélé non pas seulement « que Dieu existe », comme s’il s’agissait d’une vérité philosophique, mais que ce Dieu personnel, qui a créé le monde par amour, aime toutes et chacune de ses créatures. Que ce Dieu a, le premier, pris le risque de faire confiance à ses créatures et que le Christ, la 2e Personne de la Trinité s’est fait homme pour rendre possible un dialogue sur un (certain) pied d’égalité, pour que Dieu puisse nous parler en paroles humaines — et pas seulement comme le Tout-Puissant qui a donné la Loi à Moïse au Sinaï — et que nous puissions, de notre côté, engager librement notre confiance et répondre à son appel. On peut alors comprendre que les miracles ne sont qu’un signe de son amour miséricordieux pour nous, un signe qui ne s’impose pas, mais qui exige l’engagement de notre confiance pour devenir intelligible.
Soit dit au passage, c’est bien pour la même raison que Jésus n’a laissé transparaître sa divinité que devant ceux qui — avec son aide d’ailleurs, et avec la patience de Dieu, car les apôtres ont mis du temps à comprendre ! — pouvaient en saisir la portée, au moins partiellement : à la Transfiguration et après sa Résurrection. Justement pour que nous restons libres d’engager notre confiance et préserver la vérité du dialogue entre Lui et nous, un dialogue qui ne peut être bâti que sur la confiance mutuelle.
Mais, dira-t-on, faire confiance, c’est prendre un risque. Oui, en effet. Et Dieu est le premier à avoir pris un risque, Il a même tout risqué en se faisant homme, et nous savons que cela s’est achevé par la Croix, avant la Résurrection. Mais Il ne l’a jamais regretté, car cette confiance que Dieu a risquée Lui a permis d’établir un vrai dialogue, un dialogue d’amour, avec toutes les créatures qui acceptent de Lui faire confiance. Un dialogue d’amour que Dieu nous offre, à nous aussi. Un dialogue d’amour qui mène à la vie éternelle. Car, comme l’a si bien exprimé la première épître de Jean : « Le parfait amour bannit la crainte. … Quant à nous, aimons donc Dieu, puisque Lui nous a aimés le premier » (1 Jn 4,18.19).

