Categories

Dimanche de tous les saints 2026

L’épître aux Hébreux nous rappelle les grands personnages de l’AT, héros, rois, prophètes et martyrs, dont beaucoup ont payé de leur vie leur fidélité à Dieu. Cela nous met aussi en présence des martyrs chrétiens, qui ont versé leur sang pour rendre témoignage à Jésus-Christ. Et il n’y a pas de doute que ceux-là sont ce que nous appelons « des saints », c’est-à-dire des hommes et des femmes qui ont orienté toute leur vie vers Dieu, et pour qui la vie ordinaire, celle de tous les jours, avait tout son sens parce que Dieu y était constamment présent. Certes, ils ont sans aucun doute eu leurs faiblesses comme tous les êtres humains, mais cela demeurait secondaire par rapport à l’essentiel, à savoir cette présence de Dieu dans leur vie qui donnait sens à toute leur existence.

Il n’y a bien sûr pas que les martyrs du sang : tant d’êtres humains ont vécu pour Dieu et avec Dieu dans une existence qui paraît être bien plus banale, des personnes ordinaires qui se souciaient de soulager autant que possible toute misère qui se présentait à leurs yeux, des mystiques qui portaient le monde par leur prière, d’humbles mères de famille qui, sans faire aucun bruit, ont élevé leurs enfants de leur mieux, pour en faire des adultes libres de tout préjugé et de toute passion, capables d’assumer à leur tour leur place dans la société.

Car  la sainteté, ce n’est pas l’apanage de quelques âmes d’élite ! Jésus est venu sur terre pour que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité (1 Tim 2,4), et cela signifie vraiment « tous », et donc aussi vous et moi !

Oui, vous et moi ! Comment pouvons-nous y parvenir ? Le premier point, et sans doute ce qui est la base de tout, c’est qu’être saint, ce n’est pas être canonisé par le pape ! Certes, il y a des hommes et des femmes que l’on canonise, que l’on « met sur les autels », comme on dit, afin que leur vie serve d’exemple à tous. Mais ayons bien conscience qu’il y a – heureusement ! – infiniment plus de personnes saintes que de saints canonisés. Le vrai problème n’est pas d’être reconnu par les autres, mais de vivre en union avec Dieu dans son propre coeur.

Alors, reprenons les paroles de l’évangile de ce dimanche : « quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai aussi moi-même devant mon Père qui est dans les Cieux » (Mt 10,32). Mais « confesser devant les hommes » ne signifie pas nécessairement proclamer sa foi devant un tribunal païen qui veut vous mettre à mort – et nous savons que c'est arrivé plus souvent au XXe siècle que sous l’Empire romain, et que cela se produit encore si souvent en notre XXIe siècle, même si c’est par exemple au sein d’une foule en délire, ou sous l’effet de terroristes. Car il y a beaucoup de manières de « confesser le Christ ». Point n’est besoin pour cela de grandes déclarations : c’est par notre vie de tous les jours que nous « confessons » notre foi – ou que nous la « renions ». Nous récitons si souvent le Notre Père. Mais le mettons-nous vraiment en pratique ? Que ton règne vienne : est-ce que notre vie de tous les jours contribue à faire advenir sur terre le Règne de Dieu, autrement dit est-ce que nous contribuons par notre attitude à créer un climat d’amour et de paix autour de nous ? Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel : est-ce que nous-mêmes faisons de notre mieux pour accomplir la volonté de Dieu dans notre vie la plus ordinaire ? Voilà comment vivre la sainteté !

Depuis toujours, l’homme cherche à être heureux, « le bonheur ».  Et la société dans laquelle nous vivons veut nous faire croire que le bonheur, c’est avoir le plus possible, que tout tourne autour du « moi ». On voit bien ce que cela donne, et ce n’est pas d’aujourd’hui : dans la Bible, cela commence avec l’histoire de Caïn jaloux de son frère Abel, et cela continue, que ce soit dans le peuple élu ou chez les païens, par le triomphe de l’égoïsme – face, il est vrai, aux protestations, souvent vaines, des « hommes de Dieu ». Mais qu’est-ce que « le bonheur » ?

Ne croyons-nous pas que Dieu est « heureux » ? Mais qui est Dieu ? La première épître de nous dit que « Dieu est amour » (1 Jn 4,8.16). Et en effet, être heureux comme Dieu l’est, c’est « aimer sans limite », aimer jusqu’à donner sa vie pour tous les hommes – je dis bien « tous », y compris les plus mauvais et les plus méchants. Et on en a vu le résultat dans la vie de Jésus : non seulement les pécheresses publiques trouvaient auprès de Jésus quelqu’un qui les aimait et les respectait, et leur rendait ainsi une dignité qu’elles avaient perdue – au point d’en faire de saintes femmes, comme Marie Madeleine, dont Jésus « avait chassé sept démons » (Mc 00), ou la pécheresse repentie (Jn 7), ou la Samaritaine, que l’Église byzantine célèbre comme « saint Photine » (« phôtinè » = « l’illuminée » = celle qui a reçu le baptême et l’a vécu jusqu’au bout), mais même le « bon larron », un « assassin professionnel » si l’on peut comparer avec notre époque, s’est senti aimé et respecté par Celui qui, innocent, mourait sur la croix à côté de lui, a demandé pardon et est entré au paradis (Lc 23).

Cela nous explique aussi la parole de Jésus « celui qui aime son père (sa mère, sens enfants…) plus que moi n’est pas digne de moi » : car « aimer Dieu de tout son coeur, de toute son âme et de toutes ses forces », c’est aussi « aimer son prochain comme soi-même », et même plus que soi-même, car c’est aimer comme Dieu aime ! Et qui aime « comme Dieu aime », aimera son père (sa mère, ses enfants…) encore bien plus que celui qui aime d’un amour humain !  Voilà la sainteté, voilà le vrai bonheur !

Et, pour ne pas prolonger outre mesure les exemples, je me dois de passer immédiatement à la conclusion de l’évangile de ce jour. Jésus promet à ses disciples : « vous qui m’avez suivi … vous siégerez sur douze trônes, et vous jugerez les douze tribus d’Israël » (Mt 19,28). Mais qu’est-ce que cela signifie ? Jésus emploie, comme toujours, une image humaine pour être compris, mais en fait, « juger les douze tribus d’Israël », cela veut dire être en quelque sorte l’étalon de la sainteté : cela signifie « vous serez l’exemple que l’on regardera pour savoir si un membre du peuple de Dieu fait vraiment partie du peuple de Dieu pour l’éternité ». Jésus invite ses apôtres et disciples à être un exemple, de sorte que, si quelqu’un vit comme eux, on saura qu’il fait vraiment la volonté de Dieu et qu’il fait advenir sur terre le Royaume de Dieu. Et c’est cela même qui est le « centuple » promis par Jésus : comme le dit le psaume, Un jour dans tes parvis en vaut pour moi plus que mille (Ps 83,11 [hb 84, 10]). Vivre sa vie terrestre en vrai chrétien, en faisant de son mieux pour aimer Dieu et ses frères et sœurs comme Dieu les aime et nous aime, c’est cela être heureux, cela rend bien plus heureux que tous les biens de la terre. Et cela est à la portée de tous, que l’on soit riche ou pauvre, que l’on ait eu la chance de faire des études ou que l’on soit plus simple, que l’on ait de lourdes charges à porter ou que l’on jouisse d’une plus grande liberté d’action. Si Jésus a averti que beaucoup de premiers seront les derniers, et beaucoup de derniers seront les premiers (Mt 19,30), c’est précisément pour que personne ne se croie trop faible pour devenir saint : Dieu nous attend et nous espère tous, qui que nous soyons !