Nous faisons mémoire, ce dimanche, des Pères du premier concile oecuménique, celui de
Nicée, en 325 AD, dont on a beaucoup parlé à l’occasion de son 17 e centenaire, l’an dernier. Le
point principal de ce concile, c’est d’avoir condamné la doctrine d’Arius, un prêtre alexandrin qui
niait la divinité du Christ. C’est un pilier fondamental de la foi chrétienne de savoir que Jésus est
à la fois vrai Dieu et vrai homme, en une seule personne, sans distinction, sans que la nature
humaine soit « absorbée » par la divinité, ni la divinité diminuée par l’humanité, et c’est aussi
pourquoi Marie a été proclamée « Mère de Dieu » par le concile d’Éphèse (431 AD), non bien sûr
qu’elle soit la mère de la divinité de Jésus, puisque Dieu est éternel et ne peut peut avoir ni
commencement ni fin, mais Marie est vraiment la Mère de Dieu en tant que mère de Jésus-Christ,
qui en tant qu’homme est né sur terre comme tous les êtres humains, et dont la divinité n’a jamais
été, n’est pas et ne peut pas être séparée de l’humanité, comme l’a affirmé le concile de
Chalcédoine (451 AD).
Comment cela se peut-il ? La question n’est pas simple, à coup sûr, et plusieurs conciles,
ainsi qu’une foule de théologiens et de mystiques, ont essayé d’en approcher la réponse…
évidemment sans jamais y parvenir tout à fait, puisque c’est un mystère, exactement comme celui
de l’unité et la trinité de Dieu. Quelle que puisse être notre soif de savoir et d’expliquer, on se
heurtera toujours à l’impossibilité radicale qu’il y a pour un être matériel d’expliquer ce qui n’est
pas matériel. On ne peut qu’en donner une réponse analogique.
En revanche, il n’est pas impossible de comprendre – au moins en partie – ce que cela
signifie pour nous, et c'est cela qui, en définitive, est important ! Commençons par les premiers
versets du quatrième évangile : Au commencent était le Verbe… et le Verbe était Dieu. Tout a été
fait par lui, et sans lui rien ne fut… Et le Verbe s’est fait chair, et Il a habité parmi nous (Jn 1,1-
14 passim). Ces versets, que nous lisons la nuit de Pâques, nous éclairent à la fois sur la pleine
divinité de Jésus, le Verbe de Dieu – c’est-à-dire la « parole » que Dieu adresse à la création : le
Christ est « ce que Dieu dit » au monde –, ainsi que sur le fait qu’Il « s’est fait chair » – c’est-à-
dire qu’Il est devenu un être humain comme tous les êtres humains, fait de matière, et qu’Il nous
a ainsi donné toute grâce que nous avons : de sa plénitude nous avons tout reçu, et grâce pour
grâce (Jn 1,16). Comprenons : c’est par l’Incarnation du Verbe de Dieu que tout ce que nous
avons de spirituel nous a été donné, ce qui est au-dessus du niveau matériel, que l’homme n’est
pas capable d’atteindre par lui-même. Son Incarnation nous a donc donné la grâce, c’est-à-dire la
possibilité de répondre au don de Dieu malgré nos limites humaines, et elle nous a aussi révélé la
vérité : Car la Loi a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ (Jn
1,17).
Reprenons ces points : d’abord « le Christ est ce que Dieu dit au monde ». Et qu’est-ce
qu’Il nous dit ? Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique, afin que quiconque
croit en Lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle (Jn 3,16). Et si l’on veut synthétiser,
en un mot, qui est Dieu, on le trouvera dans la première épître de Jean : Dieu est amour (1 Jn 4,8
et 16). Et c’est cela la vérité que Jésus nous a révélée, une vérité que l’être humain n’aurait
jamais pu découvrir par lui-même. Or, l’épître de ce jour nous rapporte aussi une parole de Jésus
qui explicite la signification de ce Dieu est amour, et qui nous révèle aussi quelle est la « grâce »
que Dieu nous offre. Car saint Paul nous y dit qu’il faut « se souvenir de la parole du Seigneur
Jésus, qui a dit Lui-même: “Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir” » (Ac 20,35). J’y
reviendrai.
Le second point, à savoir que « le Verbe s’est fait chair », c’est que la deuxième Personne
de la Trinité s’est faite l’un de nous, totalement et sans aucune réserve – à part le péché, parce
que le péché est un acte volontaire que Jésus n’a jamais voulu poser, jamais Il ne s’est opposé à
Dieu, mais bien au contraire, alors qu’il allait à sa Passion, Il a répété : Père, non pas ce que je
veux, mais ce que tu veux (Mt 26,39). Et, du fait que Jésus a ainsi a uni notre humanité à sa
divinité, en Lui nous devenons pleinement « enfants de Dieu », comme le dit encore le prologue
du quatrième évangile : à ceux qui croient en son nom, Il a donné le pouvoir de devenir enfants
de Dieu (Jn 1,12). En quelque sorte, Dieu nous a tellement aimés qu’en son Fils unique Il nous a
« adoptés » – si l’on peut employer cette comparaison humaine – comme ses enfants dans la
mesure où nous « croyons » en Jésus. M ais rappelons-nous toujours que, quand il s’agit de Dieu,
« croire » ne désigne pas une simple opération intellectuelle, mais « croire » signifie « avoir
tellement confiance en Jésus qu’on se livre à Lui sans réserve », qu’on veut Le suivre totalement
parce qu’on a en Lui une confiance sans limite.
Que Jésus soit ainsi à la fois vrai Dieu et vrai homme, cela montre que Dieu aime tellement
sa créature qu’Il a voulu nous associer à sa divinité, et qu’Il l’a fait de la manière la plus totale
qui soit, en donnant son Fils unique, qui est le Verbe de Dieu, c’est-à-dire la personne de la
Trinité qui dit à la création, en acte, qui est Dieu. Cela signifie aussi que l’horizon de notre vie
n’est plus limité à ces quelques années que nous passons sur terre, pas plus qu’il n’est limité à nos
proches, ni à ce que nous pouvons acquérir au cours d’une vie terrestre, mais que Dieu nous offre
une vie éternelle en « enfants de Dieu ».
Mais qu’est-ce que cette « vie éternelle » ? Si l’on croit en Dieu, n’imagine-t-on pas qu’Il
connaît le bonheur parfait ? Et quel est ce bonheur parfait ? C’est justement là que la parole de
Jésus rapportée par saint Paul nous éclaire : « Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir » :
Dieu est don total et absolu de soi-même. Son bonheur, c’est « l’amour sans limites », c’est
d’aimer jusqu’au bout, comme Jésus l’a fait non seulement en partageant totalement notre vie
humaine, mais même en mourant sur la croix : « Avant la fête de Pâque, sachant que son heure
était venue de passer de ce monde au Père, Jésus, après avoir aimé les siens qui étaient dans le
monde, les aima jusqu’au bout » (Jn 13,1). Il a vécu dans un corps humain la vie divine, c’est-à-
dire qu’Il a aimé sans limite, jusqu’à la mort. Mais la mort ne pouvait pas retenir Dieu, et Il est
ressuscité. Certes, Jésus ressuscité n’est plus exactement le même qu’avant sa mort terrestre, c’est
bien Lui, c’est la même personne, mais Il n’est plus lié à l’espace et au temps, Il entre toutes
portes fermées et Il est en même temps à Jérusalem et en Galilée. Il nous a ouvert la vie éternelle
sans fausser le jeu : pour nous aussi, l’entrée dans la vie éternelle doit passer par la mort terrestre.
Mais Jésus nous a montré quel est le bonheur absolu de Dieu, celui d’aimer jusqu’au bout.
Eh bien, en Jésus-Christ Dieu nous associe à son bonheur parfait, à la vie éternelle et à
l’amour sans limite qui est l’essence même de Dieu. L’évangile de ce dimanche nous l’a rappelé :
la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-
Christ (Jn 17,3). Mais, encore une fois, connaître Dieu n’est pas une opération intellectuelle :
c’est s’associer pleinement à Lui. C’est essayer de Le suivre en aimant aussi « jusqu’au bout », en
aimant sans limite. Certes, nous n’y arriverons jamais parfaitement, à cause de nos limites
humaines, mais Jésus nous a dit que nos fautes sont pardonnées dès que nous le demandons, et
que nos limites sont suppléées par son Amour sans bornes. Cela nous est possible en Jésus-Christ,
précisément parce que Jésus est à la fois vrai Dieu et vrai homme, partageant totalement notre
humanité tout en étant et restant éternellement la 2 e Personne de la Sainte Trinité. Il s’est fait l’un
de nous pour que nous puissions Le suivre dans la mesure de nos forces, et Il compense par son
amour infini notre faiblesse humaine.
L’on voit ainsi à quel point il est fondamental de reconnaître que Jésus est tout à la fois et
totalement « vrai Dieu et vrai homme ». Toute la force du message chrétien en dépend. Pour le
résumer en peu de mots, nous pouvons reprendre la formule de S. Athanase d’Alexandrie :
« (Dieu) s’est lui-même fait homme pour que nous soyons faits Dieu » (De Incarnatione, 54,3 :
cf. Sources chrétiennes 199, p. 459 – en grec : Αὐτὸς γὰρ ἐνηνθρώπησεν, ἵνα ἡμεῖς
θεοποιηθῶμεν !) Certes nous ne deviendrons pas « éternels », puisque nous sommes nés un jour
sur terre, mais en Jésus nous sommes associés à la vie divine pour l’éternité, à cet amour sans
limite qui est le bonheur parfait, dans la mesure où nous le voulons et le faisons. Car, si Dieu
nous a tout donné en Jésus-Christ, c’est à chacun d’entre nous qu’il revient de décider de croire
vraiment en Lui et de Le suivre, de Le « connaître » en faisant de notre mieux pour, comme Lui,
aimer sans limite. Il n’y a que cela qui puisse vraiment donner sens à notre vie humaine, limitée
aussi longtemps que terrestre, mais sans limite de temps dans la mesure où nous décidons de nous
livrer totalement à Jésus. À chacun de nous de le vouloir !

