Nous pouvons résumer en deux mots la conversation entre Jésus et la
Samaritaine en évoquant ce double désir : le désir de l’homme pour Dieu et le
désir de Dieu pour l’homme. Jésus se trouve à Sichem, une ville située en dehors
de Juda, le berceau d’Israël. C’est là que se trouve également la source avec le
puits de Jacob. Dans la Bible, une source est par excellence le lieu des
rencontres et des histoires d’amour. Nous pensons à Moïse, au serviteur
d’Abraham et à Jacob ; en bref, une source est un lieu plein de promesses. Jésus
traverse la Samarie : or, si un Juif avait la malchance d’entrer en contact avec un
Samaritain, il devenait lui-même impur. Et Jésus ? Contre tous les préjugés,
contre tous les commandements religieux, contre toutes les évidences que les
Juifs ont transmises de génération en génération, il traverse la Samarie. Mieux
encore, il engage la conversation avec une Samaritaine. Lui, un homme et un
rabbin. Et qui plus est, avec une femme que même sa propre communauté
considère comme une étrangère. Il est en effet révélateur que cette femme doive
venir seule chercher de l’eau, sous la chaleur insupportable de midi. Car les
femmes du village vont généralement chercher de l’eau en groupe… Cette
Samaritaine n’en fait manifestement plus partie. Et c’est avec cette femme que
Jésus engage la conversation. Guidé par la volonté du Père, qui est son pain,
Jésus s’ouvre pour apprendre à connaître et à rencontrer cette femme dans sa
fragilité, sans préjugés, dans une acceptation totale. Une rencontre entre Dieu et
l’homme qui part du monde extérieur, à travers le corps affamé et assoiffé, et
nous conduit vers l’esprit et l’eau vive ; une rencontre entre Dieu et l’homme qui
s’exprime en langages ambigus : le langage humain concret et le langage
spirituel. À partir de cette rencontre commence la reconnaissance progressive de
la personne de Jésus, qui ne cessera ensuite de s’approfondir, comme en
témoignent les formules d’adresse successives, dans lesquelles son identité
devient de plus en plus claire : Juif étranger, don de Dieu, eau vive, plus grand
que notre père Jacob, seigneur, prophète, celui qui vient, le Messie, c’est moi qui
te parle, semeur et moissonneur, sauveur du monde.
Jésus lui demande à boire : « Donne-moi à boire. » Sa réponse semble assez
brusque, étonnée, troublée : « Comment toi, qui es Juif, peux-tu me demander à
moi, une Samaritaine, de te donner à boire ? » C’est ainsi que se tient entre eux
une conversation sur l’eau et la soif, sur un puits et une source, une conversation
aux doubles sens car la Samaritaine s’exprime dans un langage matériel et
concret tandis que Jésus s’exprime dans un langage spirituel et plus profond.
Ainsi, dans ce récit, deux types d’eau sont mis en opposition : l’eau qui est
puisée ou prise et l’eau qui est donnée ; l’eau du puits qui ravive la soif et l’eau
qui donne la vie éternelle. Plus tard, dans la conversation avec les apôtres, on
trouve là aussi deux types de nourriture, la matérielle et la spirituelle : le pain et
faire la volonté de Dieu. Grâce à sa persévérance, la femme découvre peu à peu
l’identité de Jésus. Nous pouvons apprendre d’elle. La foi en Jésus est
dynamique, à l’image d’une véritable rencontre : c’est une pénétration toujours
plus profonde dans l’identité de Jésus. L’évangéliste Jean sait magnifiquement
mettre des mots sur ce processus. Au début, la femme appelle Jésus « Juif »,
mais il s’avère rapidement que cette description est bien trop restrictive et Jésus
se révèle comme Celui qui donne l’eau vive : « Si tu savais qui est celui qui te
dit : “Donne-moi à boire”, c’est toi qui le lui aurais demandé, et il t’aurait donné
de l’eau vive » (4,10). Elle est ouverte à ce qu’Il dit et s’adresse alors à lui en
l’appelant « Seigneur », avant de lui dire de manière très pragmatique : « Tu n’as
même pas de seau, et le puits est profond. Où veux-tu donc puiser cette eau vive
? Ou bien es-tu peut-être plus grand que notre père Jacob, qui nous a légué ce
puits… ? » La femme aspire ardemment à l’eau que Jésus donne, une eau qui
étanche la soif pour l’éternité. Il va sans dire que Jésus s’exprime à un autre
niveau qu’elle. Il y a deux types d’eau en jeu : l’eau vive et l’eau du puits. L’eau
puisée étanche temporairement la soif mais finit par la faire renaître, symbole de
satisfactions terrestres et limitées. L’eau vive, en revanche, est la source qui
étanche aussi la soif de Jésus. Cette source est une image de l’amour du Père qui
donne la vie. L’eau dont parle Jésus n’est donc pas une eau ordinaire, mais une
source intérieure de vie et de bonheur, qui jaillit en l’homme lorsqu’il croit en
Jésus de tout son cœur et de toute son âme. Une source qui jaillit de la foi. La foi
en Jésus apporte la paix et rend possible la vraie vie, la vie éternelle, la vie qui
vient de Dieu. Cette foi est la réponse décisive et définitive au désir le plus
profond de chaque être humain : le bonheur, le sens de la vie et la réponse à ses
questions existentielles. S'ensuit alors un tournant décisif dans la conversation.
Jésus applique une sorte de thérapie de choc en abordant la situation personnelle
de la femme. Jésus semble savoir qu’elle a eu cinq maris. Il ne la juge pas, il voit
le désir de cette femme et la manière dont elle comble ce désir en puisant
l’amour chez les hommes au lieu de reconnaître en elle-même ce désir comme
une soif de Dieu et de s’abreuver à l’eau vive qu’Il est. Elle aborde ensuite un
autre sujet, un sujet religieux de son époque entre Juifs et Samaritains : faut-il
adorer sur le mont Garizim ou à Jérusalem ? Jésus répond que ce n’est pas le
lieu qui importe, mais la manière dont on prie : en esprit et en vérité : « ce sont
là les adorateurs que le Père recherche » (4,23). Jésus précise que la foi est avant
tout une attitude de vie, une manière d’être, d’entrer en relation avec les autres.
Peu importe où l’on prie ou où l’on vit sa foi. Ce qui compte, c’est la manière
dont on la vit. Et la Samaritaine comprend ce que Jésus veut dire. Elle dit alors
qu’elle sait que le Messie, le Christ, viendra pour tout révéler, et Jésus se fait
connaître à elle : « C’est moi, celui qui te parle » (4,26). Pour prouver
définitivement que l’eau du puits n’est plus ce qui compte le plus pour elle, elle
laisse sa cruche derrière elle ; elle a compris qui est Jésus. Elle devient une
évangéliste, même si des doutes subsistent : « Ne serait-il pas le Christ ? » (v.
29). La croissance de la foi devient visible. Elle se rend en ville et invite les gens
à découvrir par eux-mêmes si Jésus n’est pas le Messie « qui m’a dit tout ce que
j’ai fait » (4,29.39), et plus encore, « le Sauveur du monde ».

