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4e dimanche de Paques 2026 Le Paralytique

« Ne pèche plus désormais, de peur qu’il ne t’arrive pire encore. » On pourrait se
demander ce que Jésus veut dire par là, puisqu’il est clair que, pour Lui, ce n’est certainement
pas le fait d’être paralysé qui serait le signe, et encore moins la punition, d’un péché commis.
Rappelons-nous la réponse que Jésus a faite à ses disciples qui, voyant l’aveugle-né, avaient
demandé si c’était l’aveugle ou ses parents qui avaient péché, pour qu’il soit né aveugle : « Ni
lui n'a péché, ni ses parents; mais c'est afin que les oeuvres de Dieu soient manifestées en lui »
(Jn 9,3). Quel serait donc le péché dont parle Jésus ?
Si je compare la scène de l’évangile de ce jour à celle des Actes des Apôtres dont nous
avons entendu la lecture, je constate une vraie différence : les deux miracles accomplis par saint
Pierre — bien entendu après la Résurrection de Jésus — n’étaient pas attendus (Énée n’a rien
demandé, et les femmes qui entouraient le corps de Tabitha ont appelé S. Pierre simplement
pour qu’il partage leur deuil), mais ces deux miracles ont été vécus dans une atmosphère de foi,
exprimée dans le récit par les paroles « et beaucoup crurent au Seigneur ». En revanche, le
paralytique de la piscine aux cinq portiques certes, espérait une guérison, mais il n’y croyait
plus guère pour la raison qu’il a dite (il n’avait personne pour l’aider à arriver le premier dans
l’eau lorsqu’elle se mettait à bouillonner) et il n’a jamais songé à faire référence à Dieu. Il avait
espéré une guérison obtenue comme un « donnant-donnant » (« celui qui descendait le premier
dans la piscine après que l'eau avait été agitée était guéri, quelle que fût sa maladie » (c’est un
peu comme un jeu de « quitte ou double », ou « intervilles » !), et on peut se demander si Dieu
avait beaucoup d’importance dans sa vie. Après sa guérison, il fait ce que Jésus lui a dit, ce
qu’on comprend fort bien à la joie de pouvoir enfin marcher, mais a-t-il songé à rendre grâce à
Dieu ? Dans le texte que nous avons entendu, on n’en a pas l’impression... Autrement dit, pour
lui — comme peut-être pour nous ? — la vie terrestre se déroule sur un plan horizontal, elle se
suffit à elle-même, et la relation à Dieu, si elle existe, reste en fin de compte extérieure à la vie
quotidienne : l’ancien paralytique respectait sans doute les obligations religieuses, comme cela
lui était imposé par les conventions sociales, mais cela ne semble pas avoir joué un grand rôle
dans sa vie.
Ne serait-ce pas cela le péché dont parle Jésus ? Vivre sans Dieu, en considérant la
religion comme une forme de vie sociale, et rester « au niveau des pâquerettes », si j’ose dire...
Considérer Dieu comme un partenaire commercial, qui « vend des services » en écahnge d'un
culte : c'est bien ainsi que les païens considéraient leurs dieux, et que beaucoup de nos
contemporains, je crains, ne regardent la religion. Dans ces conditions, on comprend fort bien
que l'on n'ait plus besoin de Dieu : dans notre société riche et dans laquelle la technique arrive
à « faire des miracles », on n'a plus besoin d'acheter chez un dieu qui ne serait qu'un marchand !
N'est-ce pas cela, en définitive, que la Bible nous dit du péché ? Quand on en revient au premier
péché, celui d’Adam et Ève, qui explique tous les autres péchés, ne voit-on pas que ce qui a
ruiné la vie humaine, c’est de considérer Dieu comme un concurrent et non comme un « Père »,
comme le Créateur qui nous a créés par amour et qui ne veut que notre bien ? Dans le récit de
la Genèse, le diable suggère à Adam et Ève que, s’ils mangent du fruit défendu, ils « seront
comme des dieux », et qu'ils dameront ainsi la pièce à Dieu qui, selon le diable, voudrait
jalousement garder pour Lui son pouvoir ! Cela revient à dire : « Vivez sans Dieu, c’est alors

que vous pourrez profiter de la vie ! » N’est-ce pas un message que notre société véhicule
volontiers, hélas ?
Or, c’est exactement le contraire qu’ont vécu les premiers chrétiens, comme nous le
voyons dans les Actes des Apôtres : pour eux, les miracles étaient des signes manifestant
l'amour de Dieu, des signes qui confirmaient ce dont témoignaient les Apôtres, à savoir que
Dieu a tellement aimé l’humanité qu’Il a envoyé son Fils pour nous sauver, afin que quiconque
croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle (cf. Jn 3,16), et qu'il valait la peine
de vivre non pas seulement ces brèves années que nous passons sur terre, mais que nous sommes
appelés à vivre pour toujours avec Celui qui est ressuscité des morts et qui nous a donné la vie.
Et cela a changé leur vie, au point qu'ils étaient tout joyeux, mettaient tout en commun et
fréquentaient assidûment le Temple. Leur vie terrestre avait pris tout son sens. Comme le disent
les Actes des Apôtres, juste avant le passage que nous avons lu aujourd’hui : « l’Église était en
paix ... elle s'établissait, marchant dans la crainte du Seigneur, et elle était remplie de la
consolation de l'Esprit-Saint » (Act 9,31).
Aujourd’hui, c’est nous qui sommes l’Église ! Et c’est nous que le témoignage des
Apôtres interpelle. Car un miracle, en fin de compte, c’est un signe que Dieu nous fait. Certes,
un signe particulièrement fort, un signe qui se voit et qui marque non seulement le bénéficiaire,
mais aussi tous ceux qui l’entourent. Mais il n’y a pas que des miracles de guérison. D’autres
signes, bien plus discrets mais pas nécessairement moins importants, peuvent se produire dans
notre propre vie : une rencontre inattendue mais qui change notre vie, une réussite inespérée,
un don qui vient à point, ou même une idée qui ouvre de nouvelles perspectives... Je suis bien
persuadé que chacun en reçoit, mais savons-nous ouvrir les yeux pour les voir, ou bien ne
réagissons-nous pas comme le paralytique dont on a parlé, ne prenons-nous pas le bienfait et
nous en tenons là, sans nous interroger sur le sens profond de notre vie. Nous donnons-nous la
peine de réfléchir à ce qui nous est arrivé, et cherchons-nous à en tirer la leçon ? C’est comme
dans le psaume 106 (hb. 107), qui fait mémoire de tous les bienfaits du Seigneur à l’égard de
son peuple et qui, après avoir rappelé que « les coeurs droits voient et se réjouissent, tout ce qui
ment a la bouche fermée », finit en posant la question : « Est-il un sage ?qu’il observe ces
choses et comprenne l’amour de Dieu ! »
Nous aussi, nous sommes invités à observer ces choses et à comprendre l’amour de Dieu
que ces signes révèlent. Mais personne ne peut le faire à notre place. C’est comme pour la
Résurrection du Christ : on peut toujours se dire que les soldats se sont endormis et que les
disciples sont venus voler le corps pour faire croire à la résurrection. Mais alors, comment
expliquer la joie qui a transformé les Apôtres, le courage qu’ils ont eu soudain d’affronter les
chefs des prêtres, de se laisser battre de verges et mettre en prison, eux qui jusque là étaient
prisonniers de la peur et s'enfermaient dans le cénacle par peur des Juifs ? et comment la force
de persuasion qui émanait d'eux a-t-elle changé la vie de tant de disciples, aussi bien à cette
époque que dans les siècles qui ont suivi ?
Est-ce que nous-mêmes voulons donner à notre vie un sens qui dépasse l'immédiat ?
Voulons-nous lire ces signes ou nous contenterons-nous de tout ramener au ras des pâquerettes
et de n'y voir que le hasard ? À chacun de répondre selon sa conscience, mais pour ma part je
ne vois qu’une réponse possible, la seule qui puisse donner sens à ma vie, et c'est : Le Christ
est ressuscité !