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Jeudi saint 2026

« Faites ceci en mémoire de moi ». Ces paroles du Seigneur évoquent probablement en tout
premier lieu une idée, une image, comme un souvenir. Un peu comme on se souvient d’une
personne disparue. Ce serait peut-être vrai si l’histoire s’était arrêtée au Vendredi saint. On pourrait
penser à Jésus comme à un homme qui a héroïquement donné sa vie et est mort en dépit de toute
justice pour n’avoir pas voulu se défendre contre des accusations sans fondement. Il arrive en effet
qu’un innocent soit condamné injustement et qu'on ne le laisse pas prouver son innocence. Jésus,
lui, n’a même pas essayé de se défendre : est-ce parce qu’Il savait que cela ne servirait à rien face
à des personnes de mauvaise foi qui avaient décidé de se débarrasser de lui ? Peut-être. Et on aurait
pu penser que, ayant très lucidement compris qu’Il allait être mis à mort, « cet homme
extraordinaire » – comme certains l'ont nommé – a voulu laisser à ses disciples un dernier signe
d’amitié...
Mais justement l’histoire ne s’est pas arrêtée au Vendredi saint ! Jésus est ressuscité le
troisième jour, comme Il l’avait prédit (Mt 17,23), Il est vivant pour les siècles des siècles, et nous
disons, dans le Credo, que « son règne n’aura pas de fin », reprenant ainsi la parole dite par
l’archange Gabriel à Marie lors de l’Annonciation (Lc 1,33). Cela change tout, car le « mémorial »
de sa mort est aussi celui de sa Résurrection. Le pain qui est devenu le Corps du Christ est aussi le
signe visible de sa présence continue parmi nous, dans son Église, et de sa volonté de nous associer
pleinement à la vie divine — comme on le dit fort bien à l'eucharistie de rite latin : « Devenez ce
que vous recevez : le Corps du Christ » (citant S. Augustin, semble-t-il).
Certes, ce pain consacré reste matériellement du pain, tout comme le vin consacré ne devient
pas chimiquement du sang ! En fait, l'eucharistie est pour nous dans une situation analogue à celle
qu'ont vécue les Apôtres il y a 2000 ans, quand Jésus était sur terre : on voyait un homme ordinaire,
sans aucun doute revêtu de qualités exceptionnelles, ayant le pouvoir de guérir les malades ou de
marcher sur les eaux, mais sa divinité n’apparaissait pas à l’évidence. Seuls ceux qui entraient en
contact profond avec Lui pouvaient percevoir qu’Il n’était pas seulement un être humain, comme
l'ont perçu les trois apôtres présents à la Transfiguration, qui en sont littéralement tombés à la
renverse, comme le suggère l’icône de cette fête. Mais pour pouvoir dire : « Tu es le Christ, le Fils
du Dieu vivant », comme l’a fait saint Pierre (Mt 16,16), il fallait l’inspiration divine — une
inspiration qui rappelait la voix du Père entendue lors du Baptême du Seigneur, et confirmée par
la présence de l’Esprit sous forme d’une colombe : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai
mis toute mon affection » (Mt 3,17). Ou encore, fallait-il une très grande familiarité avec Jésus, une

attention exceptionnelle à sa Personne, pour pouvoir dire comme l'a fait S. Jean, le disciple bien-
aimé, lorsque Jésus est apparu au bord du lac après la Résurrection : « C'est le Seigneur » (Jn 21,7).

Il en va de même du pain et du vin consacrés à la célébration eucharistique. Nos yeux ne
voient que du pain et du vin. Mais la réalité ne s’arrête pas à ce que nos yeux voient, comme nous
l’apprend, si nous y réfléchissons un moment, la réalité de la vie : alors que nous savons tous que
la différence entre une personne vivante et cette même personne après sa mort est énorme, personne
ne peut mettre la main sur ce qu'est « la vie », qui fait cette énorme différence ! Car il y a dans l'être

humain quelque chose qui dépasse infiniment l’ordre matériel, mais ce « quelque chose », nous ne
pouvons pas le cerner ; nos yeux n'en voient que la conséquence.
L'on me dira peut-être que, contrairement à la présence de la vie dans un corps humain, la
communion au Corps et au Sang du Christ ne modifie en rien l'apparence humaine. Mais peut-être
ne serait-ce pas notre faute à nous, hommes de peu de foi ? Car Jésus ne nous donne pas son Corps
et son Sang en communion pour que nous nous contention d’en faire mémoire, mais pour que nous
devenions nous-mêmes pleinement « enfants de Dieu », pour que notre vie terrestre en soit
transformée et pour qu'éclate en nous le salut que Jésus est venu apporter sur terre !
Car le Corps du Christ, ce n’est pas seulement le pain consacré. Dans l'intention de Dieu,
tous ceux qui reçoivent ce Corps et ce Sang sacrés communient – au sens originel du terme – au
Corps du Christ, ilsforment son Église qui est son « Corps mystique » — non pas un corps matériel
et mortel, mais une réalité aussi vivante et, si l’on veut, aussi insaisissable qu’est la vie, quelque
chose sur quoi on ne peut pas mettre la main, mais qui fait agir et qui a charge de transformer le

monde. Car si en vérité nous « devenons ce que nous recevons », nous ne le faisons pas pour nous-
même seulement, mais pour le monde entier, qui doit être transformé et accepter librement d’être

transformé en Corps du Christ, afin de permettre le retour glorieux du Christ en ce jour où « Il
essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n'y aura plus ni deuil, ni cri, ni
douleur » (Apoc 21,4), parce que toute la création aura atteint la fin pour laquelle elle a été créée,
à savoir la communion totale — et bien sûr totalement libre et voulue — avec son Créateur.
En nous approchant donc de l’autel pour y recevoir le Corps et le Sang du Christ, soyons
conscients que nous les recevons comme une nourriture spirituelle, une nourriture mystique,
destinée à nous soutenir sur le chemin de la vie, sur le chemin que nous parcourons tout au long de
notre vie terrestre pour devenir de plus en plus d’authentiques membres du Christ, pour qu’à notre
tour nous transformions par notre foi, par notre prière et par notre conduite le monde qui nous
entoure, et hâtions ce moment béni où « Dieu sera tout en tous » (1 Co 15,28), et où la création
aura trouvé en Lui son accomplissement.