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2e dimanche de carême 2026

L’évangile de ce 2 e dimanche de carême nous met en présence d’une question qui est essentielle
dans la vie humaine : celle du pardon des péchés. Mais attention, il ne s’agit pas simplement du pardon
de nos petits péchés quotidiens, que nous n’arrivons malheureusement que rarement à éviter, mais des
questions fondamentales de l’existence, à savoir l’existence du mal en lui-même, les crimes
« impardonnables » par exemple, comme peut l’être un assassinat ou le fait d’avoir « volé l’enfance »
d’un tout-petit. Et cette question du pardon comporte trois deux volets : d’abord, que le pardon puisse
exister, si j’ose dire ; ensuite arriver à se pardonner à soi-même, lorsqu’on a vraiment pris conscience
de l’extrême gravité de ce que l’on a fait ; et enfin le fait de pardonner à autrui le mal qu’il peut nous
avoir fait, à nous-même personnellement ou à d’autres.
Que le pardon puisse exister n’est pas une évidence : les tragédies grecques antiques nous
montrent à quel point le fait d’avoir commis une faute – même sans s’en être rendu compte ! – peut
grever sur toute une vie humaine au point de la détruire. Car les scribes qui murmuraient devant la
parole de Jésus « tes péchés te son remis » n’avaient pas tort : Dieu seul peut remettre les péchés. Mais
justement le Fils de Dieu s’est fait homme pour nous sauver de nos péchés, Lui qui est Dieu est venu
nous dire, en paroles humaines que nous pouvons entendre, que Dieu nous aime tellement, qu’Il aime
tellement chaque être humain qu’Il a créé, qu’Il désire ardemment nous pardonner nos péchés. Mais
pour cela il y a une condition : c’est que l’être humain accepte librement d’entrer dans l’amour de Dieu,
qu’il accepte à la fois d’être pardonné de ses propres fautes... et qu’il pardonne à son tour à ses frères et
sœurs qui peuvent l’avoir offensé.
Car arriver à se pardonner à soi-même, une fois que l’on a vraiment pris conscience de la gravité
du mal commis, n’est pas du tout « évident », et si cette question semble ne se poser que rarement, c’est
parce que, la plupart du temps, celui qui a fait le mal soit veut fermer les yeux sur ce qui s’est passé,
soit n’y arrive tout simplement pas, tant est lourde et terrible la vérité. L’être humain qui a fait le mal
est souvent prisonnier de soi-même, et n’arrivera qu’au bout d’un long et pénible cheminement à ouvrir
les yeux sur ce qui s’est passé. La guerre, hélas, nous en offre des exemples nombreux, mais la vie
quotidienne n’en contient pas moins, peut-être moins terribles, pour l’homme qui a ouvert sa
conscience en présence de Dieu. Car, si l’on a vraiment pris conscience d’un mal très grave que l’on a
commis, il devient presque impossible à l’homme de se pardonner à soi-même. La seule manière d’y
arriver, c’est d’arriver à se rendre compte que l’amour de Dieu est plus grand que tous les péchés et que
tout le mal que peut faire l’être humain. C’est pour cela que le Fils de Dieu s’est fait homme ! Pour
reprendre la comparaison de l’Enfant prodigue : si jamais l’Enfant prodigue arrive à comprendre le mal
qu’il a fait, il ne pourra pas se pardonner à soi-même, mais il pourra se reconnaître rétabli dans sa
filiation par l’amour de son père qui est bien plus grand que sa faute à lui !
L’air de rien, cela nous concerne tous, à moins que nous n’ayons une conscience fort élastique
qui nous fasse passer sur nos fautes sans trop y faire attention. Car cela serait le signe que nous-mêmes
ne pardonnons pas aux autres ! Ce n’est pas pour rien que Jésus nous a fait dire dans le Notre Père :
« Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé ». Car c’est en
pardonnant aux autres le mal qu’ils peuvent nous avoir fait que nous prenons conscience de la gradeur
de celui que nous-mêmes avons commis. C’est un peu comme les deux brigands qui étaient crucifiés à
côté de Jésus : l’un se moquait de Jésus, ne sachant même pas qu’il existe un pardon, alors que l’autre a
senti l’immense amour de cet innocent qui était crucifié à côté de lui et, brûlé au feu de cet amour
divin, si j’ose ainsi parler, a compris que même lui, qui avait passé sa vie en commettant des crimes,

pouvait être pardonné, et il a pu dire : « Souviens-toi de moi, Seigneur, quand tu entreras dans ton
Royaume »... et il fut pardonné.
La société païenne dans laquelle nous vivons ne veut guère entendre parler de pardon. La plupart
du temps, ce n’est pas seulement la victime ou les proches de la victime qui crient à la vengeance, mais
toute la société qui porte une violente rancune à l’égard du coupable. Les réseaux sociaux multiplient
souvent les dénonciations et les condamnations, et chacun est prié de « hurler avec les loups », en
quelque sorte, sous peine d’être considéré soi-même comme complice, ou du moins comme partisan de
l’injustice. Cela entretient un climat d’hostilité entre les hommes, un clivage entre ceux qui seraient «
bons » et les « mauvais », comme si l’être humain pouvait être entièrement bon ou entièrement
méchant. Le résultat de cette dichotomie, c’est la guerre permanente et la destruction générale, le
pessimisme et la violence.
En effet, pour prendre conscience de ce qu’est le pardon, pour arriver à être soi-même pardonné
et à se pardonner à soi-même le mal qu’on a pu faire, il faut commencer à pardonner aux autres le mal
qu’ils ont pu faire, que ce soit à nous ou à qui que ce soit. Pardonner, c’est la voie pour apprendre ce
qu’est à la fois la grandeur du mal et l’immensité de l’amour de Dieu qui seul peut contrer le mal, celui
de l’Agneau de Dieu, qui porte les péchés du monde (Jn 1,29). Dieu seul a la force de porter le péché
du monde. Mais Il ne peut pas les porter à la place de chacun de nous – car Dieu ne nous prend pas
pour des marionnettes, Il ne gère pas notre vie à notre place, Il respecte trop notre liberté pour cela. Il
ne peut que porter les péchés avec nous, et c’est pourquoi notre collaboration est indispensable : nous
aussi, nous devons apprendre à pardonner afin d’être nous-mêmes pardonnés, chacun doit pardonner
pour que la vie sur terre soit possible, et que tous, même le pire des hommes, puissent savoir que le
pardon de Dieu leur est offert à eux aussi, s’il le veulent, comme au Bon Larron (Lc 23,43). C’est aussi
pourquoi Jésus a osé dire : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du
repos… Car mon joug est facile, et mon fardeau léger » (Mt 11,28.30). Cela ne signifie pas que
pardonner soit facile, mais qu’il est possible de le faire en union avec Celui qui porte nos péchés et qui
nous pardonne les nôtres. Alors, le fardeau devient léger, car on entre dans une logique d’amour et de
vie partagée : « Je suis venu pour que mes brebis aient la vie, et qu’elles l’aient en abondance » (Jn
10,10). Pour que tous aient la vie !
C’est un mystère – autrement dit une réalité qu’il nous est impossible de comprendre comme
telle, sinon dans la foi : le mal est présent dans le monde, et il n’est pas au pouvoir de l’homme de le
supprime. Même Dieu ne peut pas le supprimer, car Il refuse de décider à la place de chacun d’entre
nous, Il respecte notre liberté. Pour supprimer le mal, la Bible nous enseigne qu’il faudrait supprimer
toute vie sur terre, comme au temps du déluge (Gen 7), et comme le fait comprendre la parabole de
l’ivraie semée dans le champ (Mt 13,24ss). La seule manière de rendre possible la vie sur terre en
respectant chaque créature, c’est d’accepter la présence de ce mal, de le supporter, de « le porter » si on
veut en vivant avec. Et c’est pour cela que le Fils de Dieu s’est fait homme, pour le porter avec nous.
Mais Il a pour cela besoin de notre collaboration, que chacun de nous prenne conscience de ce qu’est la
grandeur du mal et l’immensité du pardon, encore bien plus grand que le mal. Et nous-mêmes ne
pouvons prendre conscience de la grandeur du mal et de l’immensité du pardon qu’en apprenant nous-
mêmes à pardonner aux autres le mal qu’ils peuvent nous avoir fait. C’est dans la mesure où nous nous
pardonnerons les uns aux autres que nous ferons advenir le Règne de Dieu, comme nous le demandons
chaque fois que nous récitons le Notre Père : « que ton Règne vienne ». Mais pour cela, il faut que
nous-mêmes pardonnions à ceux qui nous ont offensés, tout comme Dieu nous pardonne nos offenses.