Aujourd’hui, à la veille du Carême, nous venons d’entendre la parabole du fils
prodigue. La parabole de ce fils qui menait une vie dissolue, mais qui revient
dans la maison de son père. Les Pères de l’Église appelaient souvent cette
parabole « l’Évangile dans l’Évangile », voulant dire par là que l’essence du
message évangélique et le mystère de notre rédemption sont déjà contenus dans
cette parabole : Dieu est infiniment miséricordieux et d’un amour indicible. Nous
avons ici deux fils, l’aîné et le cadet. Aucun des deux ne comprend l’amour de
leur Père .. Le plus jeune veut mener sa propre vie. Il est l’incarnation de
l’homme moderne, qui vit dans un monde éloigné de Dieu et de lui-même. Son
regard est principalement tourné vers l’extérieur et à peine vers l’intérieur. Il ne
vient plus dans la maison du Père et vit en fait comme un exilé, comme un sans-
abri. Il devient ainsi l’image de toute l’humanité pécheresse, d’Adam jusqu’à la
fin des temps : nous aussi, nous voulons mener notre propre vie. Dieu n’est pas
complètement oublié, mais il s’éloigne, et au plus profond du cœur – là où Dieu
veut habiter – se développent l’endurcissement et la fermeture. N’est-ce pas vrai
? L’homme moderne vit dans une société complexe, rapide et mondialisée, avec
les réseaux sociaux, les stimuli technologiques, la pression de la performance et
les changements constants. Il y a peu de silence, peu de connexion avec la
nature, et peu d’espace pour l’introspection et la recherche de la Vérité. Le regard
est fortement tourné vers le monde extérieur, tandis que le regard intérieur et la
vie intérieure sont négligés. L’homme vit en dehors de lui-même, il ne vit plus
dans sa véritable demeure auprès de Dieu. À cause de ces distractions et de ces
stimulation constants, le vrai soi — créé à l’image de Dieu — se retire. Le cœur
forme en quelque sorte une armure et devient difficile à atteindre. Il se produit
une aliénation et, éloigné de Dieu ; l’homme vit vers l’extérieur, avec ses soucis,
ses joies, ses peines et ses plaisirs, convaincu qu’il est libre, alors qu’en réalité, il
s’enferme de plus en plus. Il vit comme un sans-abri sans pouvoir rentrer chez
lui. Le fils prodigue en fait également l’expérience : loin du Père, il se retrouve
au bout d’un certain temps dans la pauvreté, la faim et la solitude. Mais c’est
précisément lorsque ses forces et sa résistance morale sont épuisées qu’il se
produit quelque chose de mystérieux : son cœur s’ouvre. Il reprend ses esprits, se
lève et décide de prendre un nouveau chemin — celui du retour à la maison du
Père. ... ». L’image de Dieu à laquelle il a été créé s’éveille en lui. Nous voyons
que ce désir de retourner à la maison du Père est déjà la source de la conversion
et le début du repentir et de l’espoir d’une nouvelle vie. La grâce de Dieu est déjà
à l’œuvre lorsque le fils se relève.. Il part, il se rend à la maison du père. Il a
honte, il cherche ses mots et prépare ce qu’il va dire. Il ne veut rien prétendre, il
n’exige pas d’être traité à nouveau comme un fils, il veut seulement être accueilli
comme un serviteur, comme un mercenaire. Et pourtant, que se passe-t-il ? Le
père aperçoit au loin un homme mal habillé, qui souffre, qui est malade, amaigri,
difforme, et son cœur bat, c’est son cœur qui parle et il le reconnaît
intérieurement. « C’est lui, c’est mon fils, celui qui était perdu, celui que je
croyais mort, il revient » ; nous découvrons ici que c’est le père qui n’a jamais
perdu de vue son fils, qui scrutait l’horizon pour voir s’il reviendrait. Nous
assistons à une réaction surprenante : au lieu d’attendre tranquillement et de
garder sa dignité, au lieu d’envoyer des gens, le père se lève lui-même et court à
sa rencontre. Comme le dit la parabole, le père court à la rencontre de son
deuxième fils. Lui qui a été offensé, raillé et blessé dans son amour paternel,
court, se jette au cou de son fils, l’embrasse, le ramène à la maison et organise
une grande fête, un repas de joie. Tel est aussi le désir de Dieu à l’ égard de
nous.
Mais ce n’est pas tout, car il y a aussi le fils aîné. Le fils prodigue , c’est nous,
mais il n’y a pas que lui qui nous présente ; le fils aîné nous représente aussi ,
celui qui n’a pas d’amour fraternel, sinon il serait certainement parti à la
recherche de son frère, qui est jaloux, conscient de sa propre justice et qui
considère l’amour du père presque comme une question de mérite et de
répartition. Il est en colère et refuse d’entrer dans la maison familiale et de
partager le festin avec son frère.. Alors le père dit à son fils aîné ces paroles
extraordinaires : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à
moi est à toi, mais ne devions-nous pas faire la fête et nous réjouir, car ton frère
ici était mort et il est revenu à la vie ». « Tout ce qui est à moi est à toi », nous
retrouvons ailleurs dans les Écritures, chez Jean, à un moment très solennel juste
avant la Passion, que Jésus prie le Père : « Et tout ce qui est à moi est à toi, et ce
qui est à toi est à moi. » Le Seigneur Jésus sait que tout ce qui appartient à son
Père lui appartient, et que tout ce qui est à son Père est à lui, et que tout ce qui
est à lui est à son Père, dans une obéissance, une harmonie, une intimité totale. .
Lorsque le père adresse ensuite les mêmes paroles à son fils aîné, « Tout ce qui
est à moi est à toi », il ne s’agit pas de possessions ou de richesses, mais de
filiation, de communion, d’intimité et d’amour. Le fils aîné doit lui aussi
retourner dans la maison paternelle et retrouver l’amour fraternel. Au fond, il se
dessine comme en négatif l’image du Christ. C’est comme si ce fils ainé était
l’opposé de Celui que est lui-même notre frère aîné. Le Seigneur s’est fait
homme pour nous chercher et nous ramener à la maison du Père. Jésus prend
chacun de nous sur ses épaules et nous emmène à la maison du Père. Une
dernière remarque sur cette parabole : parfois, nous nous posons la question : ce
fils prodigue qui revient vers son père, recevra-t-il, car ses biens ont été gaspillés
et les seuls biens qui restent semblent être ceux du fils aîné, alors ne s’agira-t-il
que d’une fête d’un jour ? Et après ? L’« après » est le mystère de l’amour, le
mystère du cœur du Père. Ce que le fils avait reçu, c’étaient des biens matériels
qu’il avait rapidement gaspillés, dépensés, pour se retrouver seul, pauvre et
affamé. Mais ce qu’il retrouve est infiniment plus que des biens matériels. Il
retrouve l’amour et la chaleur du cœur du père, qui est notre véritable trésor,
notre vraie vie. Lorsque nous revenons à Dieu, le visage du Père se révèle
comme un visage d’amour éternel.

