L'Évangile nous dit que des mages venus d’Orient viennent adorer Jésus. Ils représentent
symboliquement l’universalité du salut apporté par Jésus, Fils de Dieu fait homme, venu pour que
tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité (1 Tim 2,4). Et nous-
mêmes avons toujours pensé la foi chrétienne comme destinée à appeler le monde entier, puisque
les apôtres ont reçu pour mission d’aller enseigner et baptiser toutes les nations au nom du Père,
et du Fils et du Saint Esprit (Mt 28,19 etc.). De nos jours, en effet, le message de l’Évangile a été
porté jusqu’aux limites du monde (Ps 18,5 LXX), et la diversité extraordinaire qui existe dans
l’Église est pour elle une richesse sans pareil : rien qu’à comparer les différentes liturgies, la
splendeur du rite byzantin à côté de la ferveur des Coptes, les danses liturgiques pleines de
dignité du rite éthiopien, la sobriété du rite latin... outre l’admirable palette que représentent les
écrits théologiques et spirituels chrétiens venus de tous les horizons, l’art religieux et ses
innombrables facettes, etc.
Je ne vais pas m’attarder sur cette richesse – ce serait un discours qui pourrait durer
longtemps – mais je voudrais poser aujourd'hui une question fondamentale : comment cette
immense diversité peut-elle se réconcilier avec la nécessaire unité dans l’Église ? En effet, les
plus âgés d’entre nous avons été habitués à penser à l’Église comme un tout uniforme, on nous
répétait que partout dans le monde la messe se disait en latin avec le même rituel, et que les
mêmes règles, comme descendues du ciel, étaient en vigueur partout. Le concile Vatican II nous
a appris à ouvrir les yeux sur la diversité, on a entendu parler des « rites orientaux », comme on
disait alors, des icônes sont entrées dans les églises latines, les pays dits « de mission » ont essayé
d’adapter la liturgie au génie local... À présent, avec la multiplication des médias, nous sommes
informés dans la minute de toutes les contestations, liturgiques, sociologiques, théologiques ou
autres, qui peuvent se faire – et c’est un fait qu’elles se multiplient en tous sens, parfois à bon
escient, à d’autres moments apparemment sans grande réflexion... Y a-t-il encore une unité ?
Pour commencer, un dicton populaire nous rappelle qu’il n’est pas possible d’avoir une
unité quelconque sans poser quelque part des limites : c’est la fameuse phrase « Tout est dans
tout et réciproquement ». Autrement dit, si on ne met pas de limites, il n’y a ni contenu ni même
objet concret ; sans limites, il n’y a plus d’Église. Certes, nous souhaiterions tous voir le monde
entier réuni dans l’Église, mais il faut être réaliste : pour qu’il y ait une réelle communion dans la
foi, il faut impérativement que cette foi ait un contenu solide. Certes, il ne faut pas se laisser
obnubiler par des détails de moindre importance, mais l’essentiel doit être admis par tous.
La première limite est posée dès le prologue du quatrième évangile, que nous lisons la nuit
de Pâques : Au commencement était le Verbe... et le Verbe était Dieu, ainsi que et le Verbe s’est
fait chair, et il a habité parmi nous (Jn 1,1.14). Sans reconnaissance de la divinité de Jésus-
Christ, on n’est plus chrétien. L’autre limite est la reconnaissance de la Trinité, Père, Fils et Saint
Esprit, contenue dans la mission des apôtres que nous avons citée au début (Mt 28,19 etc.) C’est
aussi la base qu’a définie le COE (Conseil œcuménique des Églises), d'après le Credo de Nicée.
Soyons conscients que cette base exclut non seulement les non-chrétiens, mais aussi certains
croyants qui se réfèrent à Jésus comme Messie, sans le reconnaître comme Dieu, comme les
« anti-trinitaires » (ou « unitariens »). Mais l’histoire a créé bien d’autres limites : les conciles
œcuméniques, qui étaient destinés à refaire l’unité entre chrétiens divisés lors de l’apparition
d’une nouvelle théorie que certains considéraient comme erronée, ont en fait entériné des
divisions au cours des temps, car il y a eu à chaque fois (ou presque) un groupe de chrétiens pour
en refuser les conclusions. Les recherches théologiques du XXe siècle ont très souvent fait
apparaître que, en fait, sous des mots différents nous voulions tous confesser la même foi : la
division, c'est le prix du péché des hommes, qui s’imaginent pouvoir enfermer Dieu dans leurs
définitions ! Alors, où aller ? comment faire ?
Pour faire court, je crois devoir rappeler quelques principes. Et tout d’abord, que ce que
Jésus nous a demandé, c’est que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et moi en toi (Jn
17,21). Il ne nous a pas demandé de nous accorder sur des définitions théologiques, Il ne nous a
pas demandé d’être tous unis dans une même institution, mais d’être unis entre nous comme le
sont les Personnes de la sainte Trinité. Comme l’a fort bien dit le P. Mattā l-Maskīn : « Le Christ
ne demande pas pour nous l’unité selon la lettre, mais selon l’Esprit » [P. Matta el-Maskîne,
L’Unité véritable, source d’inspiration pour le monde, dans Irénikon, 64 (1991), p. 365-380 (cf.
p. 367).] Il y a une grande différence entre diversité et division : peut-être ne pourrons-nous pas
nous réunir dans une seule et même Église juridique, mais l'essentiel ne serait-il pas d’être unis
entre nous par l’Esprit Saint ? Nous rencontrons là le mystère même de la Trinité : trois
Personnes totalement distinctes mais qui sont un seul Dieu. Quel peut être le lien qui rend
possible ce que les mathématiques estiment impossible ? Je n’en vois qu’un seul : Dieu est amour
(1 Jn 4,8). C’est l’amour seul qui peut réunir ce qui est différent tout en respectant l’individualité
de chacun. Autrement dit, même si nous ne nous trouvons pas en communion sacramentelle les
uns avec les autres, pour des raisons qui dépassent largement notre propre pouvoir, l’essentiel ne
serait-il pas de nous aimer les uns les autres comme Jésus nous a aimés (cf. Jn 15,12) ?
Un second point porte sur l’avenir, que personne d’entre nous ne peut connaître.
Traditionnellement, les chrétiens ont compris le commandement donné par Jésus aux apôtres
comme signifiant qu’il fallait « convertir » toute la terre par la prédication de l’Évangile. Mais en
fait Jésus a dit d’aller prêcher et baptiser, Il n’a jamais dit que tout le monde accepterait cette
prédication et se laisserait baptiser. Certes, la finale du second évangile dit que celui qui ne croira
pas sera condamné (Mc 16,16), mais seul Dieu a le pouvoir de condamner, pas nous, et il ne nous
appartient donc pas de décider qui « croit » et qui « ne croit pas » : demander le baptême pour
entrer dans l’Église manifeste à coup sûr la foi en Jésus, mais nous n’avons pas le droit d'en
conclure que ceux qui ne le demandent pas « ne croient pas » ; ce jugement-là appartient à Dieu
seul ! Car Dieu seul connaît le cœur de l’homme (cf. Act. 1,24; Rom 8,27; 1 Cor 2,11 etc.). Et ne
serait-ce pas cela que vise la comparaison qu’a établie Jésus avec le sel de la terre (Mt 5,13), ou
celle de la femme qui enfouit du levain dans trois mesures de farine (Mt 13,33) : ne se pourrait-il
pas, en fin de compte, que les chrétiens ne soient jamais qu’un nombre réduit destiné à témoigner
aux yeux du monde du salut apporté par Dieu, et dont Dieu se sert pour sauver le monde, comme
le peuple juif l’a été avant la venue de Jésus, le Messie attendu (et qu'il reste encore « le peuple
élu », selon Rom 11) ? D’ailleurs, aucun d’entre nous ne peut savoir ce que Dieu a prévu pour
sauver toute l’humanité, pas plus que les Juifs de l’Ancien Testament ne pouvaient imaginer que
le Messie qu’ils attendaient serait Dieu lui-même fait homme dans la personne de Jésus-Christ.
Ce n’est pas à nous de dire à Dieu comment Il doit s'y prendre !
Souvenons-nous de la parole que Jésus a dite à Pierre après la Résurrection : Si je veux qu’il
demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ? Toi viens et suis-moi (Jn 21,22). Autrement dit,
notre souci à nous doit être de vivre en chrétiens, authentiquement, d’écouter la Parole de Dieu
et de la mettre en pratique (cf. Lc 8,21 et 11,28). Le reste nous dépasse. Certes, mettre en
pratique la Parole de Dieu suppose aussi que l'on soit ouvert au dialogue, aussi bien entre
chrétiens qu'avec tous les hommes de bonne volonté, et que l'on s'efforce honnêtement, autant
qu'il est en notre pouvoir, de mieux nous comprendre les uns les autres. Il se pourrait que nous
n'arrivions jamais, sur cette terre, à nous mettre d'accord sur des mots et des définitions. Laissons
cela à Dieu, qui, de toute façon, aime chacune de ses créatures et nous attend pour vivre dans
l’unité d’amour avec le Père, le Fils et le Saint-Esprit, grâce à Jésus qui nous a fait savoir que
Dieu nous considère tous comme ses enfants.
En revanche, ce qui est possible et qui nous concerne tous, ici et maintenant, c'est de mettre
en pratique la Parole de Dieu en nous efforçant de vivre saintement, car une vie sainte –
autrement dit une vie conforme aux exigences de l’Évangile, une vie qui se conforme à la
manière de vivre dont Jésus a donné l'exemple – est en définitive la seule « prédication »
authentique, celle qui consiste à accorder ses actes à ses paroles. C’est ce témoignage-là que
Jésus nous demande de lui rendre, Lui qui a voulu que nous soyons sanctifiés dans la vérité (Jn
17,19). Et pour ce qui concerne l’unité des chrétiens – et d’ailleurs l’unité de tout le genre
humain, car comme nous l’a rappelé le pape François dans son encyclique Fratelli tutti!, nous
sommes tous frères et sœurs – notre contribution doit être avant tout de nous aimer les uns les
autres. Peut-être n’arriverons-nous pas, sur cette terre, à ne former qu’une seule Église visible,
mais l’essentiel n’est-il pas que nous soyons tous un en Dieu, comme le Père est en Jésus et Jésus
est dans le Père (Jn 17,21) ? Autrement dit, que nous nous aimions les uns les autres comme
Jésus nous a aimés (Jn 13,34) ?

