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Dimanche de Zachée 2026

« Zachée, descends vite, car aujourd’hui il faut que je demeure en ta maison. » Jésus
prend l’initiative, en quelque sorte. Et je crois que c'est significatif pour tous et chacun d’entre
nous : tout comme c’est Dieu qui a pris l’initiative de descendre sur terre pour devenir un être
humain afin de nous sauver, ici c’est Jésus qui a interpellé Zachée pour lui « tendre la perche »
en quelque sorte, pour lui donner l’occasion de changer de vie. Nous nous disons peut-être : il
a eu bien de la chance ! Mais cette chance, nous l’avons tous, car c’est pour toute l’humanité
que Jésus s’est fait homme, c’est pour tous qu’Il est mort et ressuscité, c’est tous et chacun
d’entre nous qu’Il attend dans son paradis.
Mais remarquons aussi que Zachée n'est pas resté passif dans cette histoire ! Lui, un
homme riche et qui avait un métier bien lucratif, un homme en vue que sans doute pas mal de
monde enviait — même si les « bons juifs » pieux le regardaient de travers, appliquant en cela
la parole du Ps 14,3 (LXX 15,3) « Qui habitera dans ta maison Seigneur ? ... celui qui méprise
du regard le réprouvé... » — a pris le risque de se rendre ridicule aux yeux de tous en grimpant
à l’arbre afin de voir Jésus. Cela montre bien qu’il y tenait, qu’il espérait quelque chose de cette
rencontre. Il imaginait sans doute simplement voir ce jeune rabbi dont on parlait tant. Mais
peut-être espérait-il plus, comme on le voit à la réaction qu’il a eue par la suite, une réaction
qui ne tombait sans doute pas du ciel, qui devait avoir déjà mijoté dans son coeur pendant un
certain temps : on ne se sépare pas de la moitié de ses biens sur un simple coup de tête ! Et cela
d’autant plus que cette attitude avait toutes les chances de lui aliéner ses collègues publicains.
Aussi longtemps qu’il continuait à se conduire comme un publicain, il était en quelque sorte
couvert par les usages de sa classe sociale. Une fois qu’il s’en est séparé, il devait être assez
mal vu par ses anciens collègues sans être pour autant accepté par les Juifs pieux, qui n’étaient
pas prêts à oublier son passé, et qui se protégeaient en s’isolant de tous ceux qui ne faisaient
pas comme eux, pensant : « Moi, au moins, je respecte la Loi », sous-entendu : « Dieu n’a pas
le choix, Il devra bien me récompenser pour ma fidélité ! » C’est sans aucun doute vrai d’un
certain point de vue, car Dieu est fidèle, mais c’était mettre les choses à l’envers, car si Dieu
nous a donné la Loi, c’est pour qu’elle nous guide vers la vérité et la justice, pas pour que en
faisions une monnaie d’échange ! C'est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice (Mt 9,13,
citant Osée, 6).
Zachée attendait donc quelque chose d’important, il attendait peut-être le moyen de sortir
de sa vie de péché. Car si ce n’est pas un péché de pratiquer un métier honnête, il faut
reconnaître que celui de publicain, c’est-à-dire de percepteur des impôts, offrait de terribles
tentations à ceux qui le pratiquaient, à une époque où ils n’étaient soumis à aucun contrôle.
C’est un peu (en beaucoup mieux socialement !) comme le métier de soldat, qui exposait ceux
qui le pratiquaient à utiliser la force pour piller sans vergogne les gens désarmés, comme nous
l’avons entendu il y a quelques jours dans la réponse que faisait Jean-Baptiste aux soldats qui
lui demandaient ce qu’ils devaient faire : « Contentez-vous de votre solde » (Lc 3,14), ce qui en
clair signifie « ne profitez pas de vos armes pour pratiquer la violence envers les innocents ».
Zachée a donc pris une initiative, et voilà que Jésus y répond d’une manière absolument
inattendue : le rabbi dont on parlait tant s’invite de lui-même chez ce pécheur public,
contrairement à toutes les règles de la bienséance rabbinique ! Zachée n’en attendait

certainement pas tant, mais il saisit la balle au bond, puisqu’il en profite pour s’engager à
pratiquer désormais l’honnêteté, à partager la moitié de ses biens avec les pauvres et à
rembourser avec usure ceux auxquels il avait fait du tort.
Je remarque ici que, pour un pécheur public comme Zachée, l’attitude qui s'imposait est
l’inverse de celle que recommande Jésus à celui qui prie : « lorsque tu pries, entre dans ta
chambre, ferme la porte et prie ton Père dans le secret: et ton Père, qui voit dans le secret, te
le rendra » (Mt 6,6) : s’il faut s’enfermer pour prier, pour alimenter notre vie spirituelle, il faut
au contraire avoir le courage de sortir de soi pour « sortir de son injustice ». Et avoir le courage
de le manifester : c’est aussi cela l’utilité du « contrôle social » que nous avons déjà évoqué
l’autre jour, à propos du baptême donné par Jean-Baptiste et de l’engagement public de
« changer de vie ». Le regard de nos frères et soeurs doit – ou tout au moins devrait ! – nous
soutenir dans notre démarche de conversion, et c’est aussi à cela que sert la communauté
chrétienne. Et c’est aussi pourquoi la communauté chrétienne comme telle – et donc aussi
chacun de nous – a un devoir de témoignage à l’égard de la société. Comme S. Paul l’a dit dans
le passage de l’épître à Timothée que nous avons lu aujourd’hui : « c'est pour cela que nous
supportons les fatigues et les outrages, parce que nous espérons dans le Dieu vivant, qui est le
sauveur de tous les hommes, principalement des fidèles ». Notre espérance dans le Dieu vivant
nous permet de rester fidèles à ce Dieu qui nous a appelés, qui nous a montré le chemin, et qui
veut que tous les hommes soient sauvés (1 Tim 2,4).
Toutefois, « être sauvé », ce n’est pas uniquement une question de savoir si on recevra un
jour une récompense ! Être sauvé, c’est vivre tous les jours de notre vie dans la joie de se savoir
enfants de Dieu, de savoir que Dieu s’est fait homme pour sauver chacun d’entre nous, et de
savoir que la seule manière de profiter vraiment de notre vie terrestre, c’est de la vivre en accord
avec ce que nous sommes. Et pour nous aider à savoir ce que nous sommes et quelle est cette
manière de vivre heureux, Dieu nous a donné sa Loi, une Loi donnée par Dieu à Moïse au Sinaï,
et à laquelle Jésus a donné toute sa force vitale en la vivant Lui-même et en l’interprétant de
manière authentique — si je puis employer ce terme juridique. Et à cela tous sont appelés : si
Zachée a changé de vie en donnant la moitié de ses biens aux pauvres et en réparant au
quadruple les torts qu’il avait pu commettre, Matthieu le publicain, lui, a été appelé par Jésus à
devenir apôtre et évangéliste ; il a tout quitté à l’instant, a suivi Jésus et y a trouvé la joie de
vivre entièrement en enfant de Dieu, comme Jésus le lui a proposé. Certes, tout le monde n’est
pas appelé à tout quitter et à devenir apôtre, mais tous nous sommes appelés à être enfants de
Dieu et à vivre cet appel là où nous sommes, sans aucune crainte par rapport à notre passé, car
Dieu peut « laver toutes nos souillures » et « faire d’un coeur de pierre un coeur de chair »,
rendre la vie à ceux qui étaient « morts » de par leurs péchés et leur genre de vie. Il n’y a jamais
aucune raison de désespérer. La seule raison qui peut nous amener à désespérer, ce serait
justement de refuser de faire confiance à Dieu et de ne pas vouloir répondre à l’invitation qu’Il
nous adresse, comme Il l’a fait à Zachée, à Matthieu et à tant d’autres avant nous. À chacun de
savoir s’il veut répondre...