« Voici que j’envoie mon messager devant toi pour préparer ta route » (Mt 1,2 et
11,10). Cette citation du prophète Isaïe pourrait suffire pour présenter saint Jean le Baptiste,
dont il est question dans l’évangile de ce jour. Ce serait pourtant oublier l’éloge extraordinaire
que Jésus a fait de lui : « parmi les enfants des femmes, il n'en a pas surgi de plus grand que
Jean-Baptiste » (Mt 11,11) ; toutefois, n’oublions pas non plus la suite du même verset :
« mais le plus petit dans le royaume des Cieux est plus grand que lui ». Ces paroles situent
exactement Jean-Baptiste à la limite entre l’Ancienne et la Nouvelle Alliances. Dans la lignée
des prophètes de l’A.T., Jean « secoue » le peuple de Dieu pour lui ouvrir les yeux, pour lui
rappeler que l’amour de Dieu et sa miséricorde ont des limites, si j’ose ainsi parler : « déjà la
cognée est mise à la racine des arbres; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit sera
coupé et jeté au feu » (Mt 3,10). Lui-même mène une vie d’ascète, vivant dans le désert,
portant un vêtement de poils de chameau et une ceinture de cuir autour de ses reins (comme
Élie ! cf. 2 Rois 1,8) et se nourrissant de sauterelles et de miel sauvage (Mt 3,3s). Il prêche un
baptême de repentance pour la rémission des péchés. Il mourra en martyr, dernier martyr de
l’A.T., et ce sera en martyr de la vérité, pour avoir dénoncé le comportement immoral du roi
Hérode, et non pas en martyr du Christ, qui n’était pas encore mort et ressuscité. Et en effet le
baptême de Jean n’était pas ce que nous appelons « un sacrement », car ce n’était pas Dieu
qui s’y engageait vis-à-vis des hommes ; c'était encore dans la logique de l’A.T., un signe de
repentance par des personnes qui manifestaient par cela qu’ils prenaient conscience de ce que
leur vie était mal orientée et qu’ils désiraient vivre désormais d'une manière qui plairait à
Dieu. Mais où était Dieu ?
Justement, Jean-Baptiste l’annonce : « Celui qui vient après moi est plus puissant que
moi, et je ne suis pas digne de porter ses sandales » (Mt 3,11). Il annonce la venue du Messie.
Mais en même temps le texte de l’évangile laisse entendre que ce Messie dépassera l’attente
des hommes : « Moi, je vous ai baptisés dans l'eau; mais Lui, Il vous baptisera dans l'Esprit-
Saint » (Mc 1,8). Cela ne signifie pas que Jean-Baptiste attendait l’Incarnation du Fils de
Dieu : aucun être humain n’aurait pu songer à cela, et on voit bien que Jean-Baptiste lui-
même sera surpris de la manière dont Jésus accomplissait sa mission : « Es-tu Celui qui doit
venir, ou devons-nous en attendre un autre? » (Mt 11,3). Car la manière de Dieu n’est pas
celle des hommes, et si Dieu a voulu avoir besoin d’un messager pour annoncer sa venue et
pour préparer les hommes à entendre une vérité qui les dérangerait – qui dérangeait tellement
que Jésus mourra sur la Croix pour avoir dit la vérité –, il n’en reste pas moins que, en fin de
compte, le message du Christ ira infiniment plus loin que tout ce que les hommes pouvaient
imaginer. Alors que Jean-Baptiste annonçait, comme déjà dit, que « l’amour de Dieu et sa
miséricorde ont des limites », Jésus nous fera connaître un Père des miséricordes, un Berger
qui va chercher la brebis perdue, un Père qui attend sans jamais se lasser le retour de l’Enfant
prodigue, un Dieu qui sacrifie son Fils par amour pour ses créatures...
Mais ne nous y trompons pas : le message de Jean-Baptiste reste pleinement d’actualité
pour nous : car si la patience et l’amour de Dieu sont infinis, ils se heurtent pourtant à une
limite, une limite qui est due, justement, à son amour et son respect infini des créatures : Dieu
ne peut imposer à personne de se laisser sauver, de se laisser aimer. S’Il le faisait, Il ne nous
traiterait plus comme des fils, mais comme des marionnettes... Et c’est là que le message de
Jean-Baptiste nous concerne directement. Si, pour nous, le baptême reçu dans l’Église est un
sacrement – autrement dit que ce n'est plus simplement un engagement humain, mais que c'est
Dieu qui s’y engage à notre égard (cf. Act 19,2-6) –, ce baptême n’accomplit sa mission que
dans la mesure où nous-mêmes acceptons librement de suivre Jésus, c’est-à-dire que nous
renonçons au mal, que nous nous efforçons chaque jour de mettre en pratique ce que Jésus
nous a enseigné par ses paroles et surtout par son exemple. Jésus nous fournit un terrible
exemple d’humilité, puisque Lui-même a commencé sa mission en demandant à Jean de Le
baptiser, Lui qui était le seul sans péché et qui n’avait aucune raison de se repentir de quoi
que ce soit. Il l'a fait pour nous montrer le chemin, pour nous encourager à nous repentir, nous
qui avons bien des raisons de le faire.
C’est pourquoi, comme le dit le psaume et comme le rappelle l’épître aux Hébreux :
« Aujourd'hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs, comme lors de la
révolte, le jour de la tentation dans le désert » (Ps 94 [95],7s; Héb 3,7s.15). En effet, comme
le rappelle cette même épître aux Hébreux, grâce à Jésus, « nous sommes devenus participants
du Christ » (Héb 3,14), mais cette participation dépendra toujours de notre volonté
personnelle : voulons-nous vraiment entendre le message de Jean-Baptiste et aller vers Jésus,
ou préférons-nous faire la sourde oreille et poser des questions sans fin, comme l’ont fait les
pharisiens, pour éviter de nous engager ? C'est chaque jour qui est aujourd'hui, c'est chaque
jour que nous devons réentendre le message de Jean-Baptiste et savoir si nous voulons y
répondre.

