Noël, pour moi, c’est avant tout une fête de la foi. La vraie foi, pas seulement une confiance, si
profonde fût-elle, en ce qui nous est dit, mais cette communication secrète entre les êtres qui permet d’avoir
une certitude au-delà de toute évidence matérielle, et même parfois en dépit des apparences matérielles,
une certitude qui permet de construire la vie et d’assurer l’avenir, alors même que les bases matérielles
peuvent faire défaut. Reprenons l’histoire de la naissance de Jésus, et les lectures qui ont été faites, ainsi
que les textes de l’évangile.
L’évangile de Matthieu nous met en présence de cette scène si étrange : Marie et Joseph sont fiancés
pas mal de temps avant de mener vie commune – ce qui, paraît-il, était assez courant. Mais voilà que, avant
qu’ils eussent mené vie commune, Marie se retrouve enceinte. Joseph, qui était un homme juste et ne voulait
pas la diffamer, conçut l’idée de la renvoyer en secret. Cela non pas parce qu’il aurait été offensé, comme
on l’interprète souvent et que cela semble sauter aux yeux, mais afin de ne pas couvrir de sa paternité un
enfant qui ne serait pas le sien, et qui de ce fait se trouvera être descendant de David, alors qu’il ne le serait
pas. De nos jours où on parle assez souvent des problèmes d’identité causés par les fécondations in vitro à
partir de donneurs non identifiés, cela peut sans doute se comprendre plus facilement qu’auparavant. Mais
voilà qu’un ange lui apparaît et lui demande de prendre chez lui Marie, son épouse, car ce qui est engendré
en elle vient de l’Esprit Saint. Un ange, c’est un messager de Dieu. Peu importe comment ce message divin
s’est manifesté concrètement – nous ne le saurons jamais et cela ne nous regarde pas, car c’est le mystère
propre de Marie et Joseph – mais le fait est que Joseph a perçu l’honnêteté de Marie. Il y a eu entre eux un
dialogue, peut-être entièrement silencieux, qui a permis à Joseph d’avoir cette certitude absolue et
irréfragable que Marie ne l’avait pas trahi, et que cette conception dépassait tout ce que parole humaine
peut exprimer. Une certitude qui va contre le bon sens humain et contre l’évidence matérielle, et qui
pourtant est plus vraie que tout ce que la logique terrestre peut comprendre. C’est tout simplement un
mystère de foi et, comme le dira Jésus, la foi transporte des montagnes. Grâce à cette foi de Marie et de
Joseph, qui ont chacun accepté le message de l’ange qui leur transmettait la volonté de Dieu, un nouveau
chapitre s’est ouvert dans l’histoire de l’humanité.
Ce chapitre continue immédiatement avec la naissance dans des circonstances tout à fait étranges :
dans une étable, en voyage, sans aide extérieure, dans une pauvreté totale, mais aussi dans une immense
paix – une paix qui est le signe de la présence de Dieu. Puis la visite des bergers, eux aussi avertis par les
anges qui sont les messagers de Dieu. Encore une fois, peu importe comment cela s’est manifesté
concrètement : cette scène de l’évangile exprime le fait que les personnes les plus simples que représentent
les bergers, des hommes très pauvres qui passaient la nuit aux champs, des personnes qui n’ont d’autre
espoir qu’en Dieu, ont perçu la présence d’un événement extraordinaire et y ont cru. Est-ce de la naïveté,
ou plutôt une grande sensibilité à l’inexprimable, une sensibilité qui ne peut exister que dans la plus grande
humilité, chez des personnes qui ne comptent pas sur elles-mêmes, mais s’en remettent à Dieu ?
Et il n’y a pas que les bergers : les mages venus d’Orient représentent, eux, les sages et les
intellectuels. Eux aussi – quelle que soit la réalité matérielle que représente leur venue – sont des personnes
qui, malgré leur science, étaient prêtes à lire un signe invisible. Qu’une étoile ait paru dans le ciel n’a
vraiment rien d’extraordinaire pour les sages babyloniens qui, depuis longtemps, observaient le ciel pour
le comprendre, et qui en tiraient aussi des présages ; après tout, l’existence de comètes était connue depuis
longtemps, même si on ne pouvait pas l’expliquer comme les astronomes le font de nos jours. Mais ce qui
est humainement incompréhensible, c’est que ce signe soit perçu comme l’annonce d’un grand changement
dans la vie du monde – un changement symbolisé par l’or, l’encens et la myrrhe apportés par les mages, à
comprendre comme signes à la fois de la royauté, de la divinité et de l’humanité mortelle de cet enfant qui
vient de naître. Et bien sûr une royauté qui ne sera pas une royauté terrestre, une divinité qui n’apparaîtra
pas aux yeux des hommes, qui imaginaient tout humainement qu’un dieu devait se manifester en faisant
étalage de sa puissance, et une mortalité dont personne ne pouvait alors penser qu’elle serait à la fois aussi
horrible que celle de la Croix et suivie d’une Résurrection qui serait autre chose qu’un simple retour à la
vie terrestre. Une fois de plus, la foi a pris racine au plus profond d’êtres humains prêts à accueillir un
message qu’ils n’attendaient pas, mais qui ont aussi su le recevoir sans le passer au crible de leur
raisonnement terrestre, tout savants qu’ils fussent.
En un mot comme en cent, c'est l'attention portée à autrui, et en l'occurrence à Dieu et à sa Parole,
c'est-à-dire à son Verbe, qui rend possible la foi. C'est bien le moment de citer deux phrases de Simone
Weil : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité » et encore « L'attention, à
son plus haut degré, est la même chose que la prière. Elle suppose la foi et l'amour ». Disons que foi, amour
et attention à autrui sont inextricablement liées...
Par contraste, nous avons entendu dans la lecture du prophète Isaïe le roi Achaz refuser de demander
un signe, sous prétexte de ne pas mettre son Seigneur à l’épreuve – comprenons qu’en fait il n’était pas
prêt à croire au signe qui lui serait donné, parce qu’il n’avait aucune envie qu’on lui donne des signes pour
un événement inattendu, il voulait simplement décider lui-même de ce qui arriverait. C’est bien différent
de ce qui est arrivé par exemple au roi Ézéchias, à qui Dieu a offert un signe, et qui a demandé que ce signe
aille contre les lois de la nature, à savoir que l’ombre du soleil recule de dix degrés sur le cadran solaire, et
qui a été exaucé (2 Rois 20,9-11) : lui était prêt à recevoir ce signe, il voulait seulement que ce signe soit
évident. Achaz ne veut pas de signe, et c’est aussi pourquoi le signe que lui annonce le prophète ne sera
guère visible aux yeux humains, il exigera la foi : la Vierge enfantera un fils –en sachant d’ailleurs que le
mot hébreu, au départ, désignait simplement « une jeune fille » sans marquer la virginité, ce que fera en
revanche la version grecque des LXX. Et c'est cette foi qu'aura Joseph, parce qu'il aimait Marie et qu'il a
prêté toute son attention à ce qu'elle disait et surtout à ce qu'elle était : il a lu en elle qu'elle disait la vérité.
Tout comme Achaz, le roi Hérode ne veut surtout pas de signe, il veut dominer et assurer son pouvoir.
Confronté à une situation qui lui échappe totalement, sa réaction sera terrible, à l’image, hélas, de ce que
l’on ne voit que trop souvent sur terre, le recours au meurtre et même au massacre général d’innocents en
vue de se garantir à soi-même l’avenir – c'est du moins ce que l'on s’imagine ! Mais toute l’histoire de
l’humanité, même vue du point de vue terrestre de l’historien professionnel, nous montre que ces vues sont
fort courtes, et que le balancier de l’histoire reviendra frapper sinon celui qui a cru le malmener, au moins
ses descendants...
Achaz comme Hérode refusent d'écouter, et cela nous arrive aussi à nous, lorsque nous nous bouchons
les oreilles. Ils font comme s'ils étaient seuls au monde, ils veulent être comme des dieux, la fameuse
tentation à laquelle ont cédé Adam et Ève au paradis terrestre, et à laquelle il nous arrive aussi de nous
laisser prendre...
Pensons-y : la fête de Noël est une fête de l'attention portée aux autres, et avant tout à Dieu. Grâce à
cette attention, elle est une fête de la foi. C'est dans cette foi que nous sommes invités à vivre – à la suite
de Marie et de Joseph, des bergers et des mages, et de tous ceux qui ont trouvé en Jésus le Messie qui leur
a ouvert le chemin d’une nouvelle vie – une vie qui se déroule indiscutablement sur terre, mais qui y plante
la racine d’une vie éternelle, une vie que nous sommes appelés à vivre ici-bas de manière à nous transformer
progressivement nous-mêmes, et à transformer le monde qui nous entoure, de manière à ce que cette vie
vécue à la manière de Jésus soit la vie divine que l’Enfant-Dieu est venu nous apporter. La vie d’enfants de
Dieu. Le Verbe s’est fait chair, Il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, gloire comme du Fils
unique venu du Père, plein de grâce et de vérité (Jn 1,14). Regardons cet Enfant-Dieu, offrons-Lui toute
notre attention, écoutons ce que sa venue nous apprend, et demandons-Lui la grâce de la foi.
Le Christ vient au monde : glorifions-Le !

