Le Christ, grand-prêtre des biens à venir … s’est offert lui-même sans tache à Dieu et Il
purifie notre conscience des œuvres mortes pour nous permettre de rendre un culte au Dieu
vivant (Hb 9,11.14). Le premier et le dernier versets de l’épître de ce jour donnent le ton et
résument en quelques mots toute la démarche que Jésus a essayé d’expliquer à ses disciples
au début de l’évangile de ce jour : « Voici que nous montons à Jérusalem, et le Fils de
l'homme sera livré aux princes des prêtres, et aux scribes, et aux anciens; ils Le
condamneront à mort, et ils Le livreront aux gentils; ils … Le feront mourir; mais Il
ressuscitera le troisième jour. » Le fait est que le peuple juif attendait un Messie triomphant,
qui donnerait la victoire à son peuple en chassant tous les ennemis, sans même se poser la
question de savoir si ce peuple élu avait besoin de « purifier sa conscience des œuvres
mortes », persuadé qu’il était de « rendre un culte parfait au Dieu vivant ». Mais Dieu voit les
choses autrement…
Nous les hommes avons toujours, très naturellement, tendance à voir les fautes des
autres sans remarquer les nôtres. Cela a commencé par Caïn et continué tout au long de
l’histoire sainte, jusqu’au jour où Jésus a dit : « Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l'oeil
de ton frère, et n'aperçois-tu pas la poutre qui est dans le tien ? » (Mt 7,3 ; Lc 6,41). Ou,
comme l’a exprimé autrement S. Paul : « en jugeant les autres, tu te condamnes toi-même,
puisque toi qui juges, tu fais pareil » (Rom 2,1). Dieu, qui voit tout, ne veut pas faire
semblant de nous guérir de nos blessures en mettant sur elles un emplâtre qui ne ferait que
cacher le mal : Il veut guérir la blessure elle-même. Or pour cela il faut commencer par
prendre conscience de ce que cette blessure est là, et ensuite appliquer le remède… en évitant
de recommencer, ce qui ne ferait que multiplier le mal.
L’ennui, si j’ose dire, c’est que notre blessure ne vient pas de l’extérieur, comme nous le
pensons naturellement, en attribuant instinctivement au autres l’origine de notre mal, mais elle
vient de l’intérieur de nous-mêmes. Quand Caïn a jalousé son frère, il a attribué la faute à
Abel, comme si celui-ci avait triché pour s’attirer la bienveillance divine, au lieu de se poser
la question de savoir si ce n’était pas lui-même qui ne présentait pas ses offrandes à Dieu d’un
cœur pur. Et quand le prophète Nathan a raconté à David l’histoire du riche qui avait volé
l’unique brebis de son pauvre voisin, David a bondi en disant : « Cet homme mérite la
mort ! », sans se rendre compte que c’était sa propre histoire que le prophète lui présentait, car
lui, le roi David, qui avait un riche harem comme c’était la coutume à l’époque, avait pris
Bethsabée, l’unique épouse de son officier Urie, et avait ensuite fait mourir ce dernier pour
qu’il ne puisse pas découvrir que le roi avait rendu enceinte son épouse (2 Sam 11 & 12). La
Bible ne fait, en fait, que nous raconter notre propre histoire…
C’est pourquoi le mal étant intérieur, Dieu ne peut pas le guérir d’un emplâtre, Il n’a pas
la possibilité de nous sauver du mal que nous nous faisons à nous-mêmes sans nous en rendre
compte. La seule manière efficace d’agir, c’était de venir éveiller notre conscience pour nous
montrer le chemin de la libération intérieure, le chemin du salut. Car la seule guérison
possible doit venir de nous-mêmes. C’est pourquoi Dieu s’est fait homme et nous a montré le
chemin. « Et c'est à cela que vous avez été appelés, parce que Christ aussi a souffert pour
vous, vous laissant un exemple, afin que vous suiviez ses traces, Lui qui n'a point commis de
péché, et dans la bouche duquel il ne s'est point trouvé de fraude; lui qui, injurié, ne rendait
point d'injures, maltraité, ne faisait point de menaces, mais s'en remettait à celui qui juge
justement; lui qui a porté lui-même nos péchés en son corps sur le bois, afin que morts aux
péchés nous vivions pour la justice; lui par les meurtrissures duquel vous avez été guéris. » (1
Pi 2,21-24).
Et nous en venons ainsi aux paroles de l’épître que j’ai citées en commençant. Le Christ
est le grand-prêtre des biens à venir – autrement dit, Il est celui qui offre à Dieu des victimes
sans tache, en tant que grand-prêtre – mais Il l’a fait en s’offrant Lui-même, pour nous ouvrir
le chemin, pour nous montrer que la guérison de nos blessures à nous, qui sommes pécheurs,
ne se produira pas en accusant les autres, mais au contraire en faisant totalement confiance à
Dieu, en revenant à nous-mêmes et en cherchant à nous purifier de notre mal.
La sainte que la tradition byzantine met à l’honneur en ce dimanche, sainte Marie
l’Égyptienne, en offre un exemple. Après avoir vécu dans le péché, elle avait voulu entrer
dans l’église de la Résurrection à Jérusalem, mais une force mystérieuse l’en empêcha. Après
une prière à la Vierge Marie dans laquelle elle acceptait de changer de vie, elle put entrer, et
passa ensuite sa vie dans le désert, vivant comme une sainte ermite. Peu importent les détails
de son histoire, car elle s’applique à tous et chacun d’entre nous, selon notre propre mesure :
tous nous avons à nous convertir et à nous libérer de nos fautes, et tous nous sommes appelés
à la sainteté. Non seulement l’exemple de Marie l’Égyptienne, mais encore bien plus la
Résurrection du Christ, nous montrent que ce chemin de libération est possible et qu’il nous
attend tous. C’est à nous de le vouloir et de le mettre en pratique.
Et, à ce propos, je voudrais saisir l’occasion pour relever, à propos des paroles le grand-
prêtre des biens à venir, que l’on peut aussi lire : le grand-prêtre des biens qui se sont déjà
produits. Les deux variantes existent dans les manuscrits, et elles se justifient toutes deux, car
d’une part le Christ nous a déjà donné le salut éternel, mais d’autre part nous-mêmes n’y
sommes pas encore arrivés : nous devons pour cela achever d’accomplir ce salut en nous-
mêmes. C’est un des cas pour lesquels nous ne pouvons pas être sûrs du texte de l’Écriture,
mais où nous voyons en même temps que, quel que soit le texte choisi, ce que nous dit la
Bible nous révèle une facette de la vérité… mais c’est toujours à nous de mettre cela en
pratique !

